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Bien sûr, c'était le début, j'étais encore émerveillée. Mais je me souviens comme j'étais émue en découvrant la Grand-Place, vidée de son parking pour faire place au Banquet républicain annuel. Chargée de faire la photo pour le journal de la semaine suivante, j'avais un ticket gratuit pour toute une soirée "authentique" dans un pays nouveau: la province le jour du 14 juillet.

Que c'était beau! Les platanes, un chaud crépuscule d'après-cannicule, les fanions bleu-blanc-rouge tendus sur la place et sur le groupe scolaire. Une touriste de Lille, derrière moi, a eu le même coup de coeur. Et nous nous sommes dit à voix haute que si un metteur en scène cherchait un lieu pour représenter la France, c'était là, maintenant. Une petite ville mignonne, des couleurs ravissantes, des citoyens endimanchés, les hirondelles qui jubilaient elles-aussi, dans le coucher de soleil, et ce festin d'abondance. Et il y aurait pour sûr des discours, des aubades, une Marseillaise...Quelle merveille. Parfois, la vie est plus belle qu'un film.

Avec mon invitation "presse", je me suis présentée au contrôle. La dame qui distribuait les billets était en fait... la chef de cabinet du député-maire. Il les mène à la dure. Ensuite, il a fallu choisir une table, moi qui ne connais personne. J'ai atterri auprès d'un petit groupe de copains, "descendus de leurs montagnes" pour le banquet, qu'ils ne ratent jamais. Ensuite, avec mon ticket, j'ai fait la queue au buffet, comme tout le monde. Le maire, un peu avant moi dans la file, m'a vivement recommandé le plat local: les tripes de montons roulées en boule. Une confrérie municipale se dévoue toute l'année pour maintenir la tradition. Bon.

Seulement, je n'ai jamais pu les avaler. Des boules de caoutchouc au puissant parfum d'étable. Je n'y arrivais pas. Charitables, mes voisins de table m'ont indiqué un second buffet, où "ceux qui n'y arrivent pas" peuvent quand même se restaurer d'une daube classique. Justement, les voisins de table...Je me suis bien amusée. A ma gauche, un large personnage sympathique, descendu des montagnes du sud du département. Il m'a confié sa carte de visite, immense, où il était dit qu'il travaillait comme grossiste en tilleul et produits agricoles. Il a précisé "à la retraite". Par lui, j'ai su que le député-maire devait quelque chose à son village. Que jadis, durant sa traversée du désert, il était monté les voir. Grâce au négociant en tilleul, le village avait "marché avec lui". Bien des années plus tard, le négociant avait sa récompense: les palmes du mérite agricole. La remise officielle allait avoir lieu bientôt. Pourrais-je venir photographier l'occasion pour le journal ? Malheureusement,non, ce n'est pas mon secteur.  J'aurais aimé voir une remise de palmes agricoles, avant qu'elles ne disparaissent.

Avec son copain, descendu des montagnes Nord du département, j'ai eu une surprise. Pas du tout agricole, celui-là. Polo Lacoste, mais grand timide. En voulant le détendre un peu, je lui ai posé une petite question. Et là, tout à trac, est sorti un résumé tout fait, comme dans les petites annonces du Nouvel Observateur. "Sportif, j'apprécie la nature et la randonnée, ainsi que le cinéma et la musique". Je pense qu'on en arrive pas là sans avoir fréquenté une agence matrimoniale et j'ai vite orienté la conversation sur les  travaux de percement du tunnel, dans ses montagnes à lui.

Il n'y a pas eu de feux d'artifices, car ceux-ci sont réservés au saint patron local, dont la fête tombe plus tard, en automne. Mais ce banquet républicain a été  comme un premier jour dans un nouveau pays et je me souviens de la lueur des lampions, à la nuit tombée. J'ai toujours la carte de visite du négociant en tilleul. Large, grande, recouvertes de majuscules chantournées, comme lui. Un jour, je monterai le voir, au pays de Giono. Son magasin, m'a-t-il dit ce jour-là, est tellement joli qu'il a été selectionné pour jouer dans un film qui s'appelle comme lui: "Le fils de l'épicier".