LA LOCALE...Le blog d'une localière

30 juin 2005

Bienvenue

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Ce blog est le journal d'une fille des villes, propulsée "correspondante locale" d'un petit journal, pendant deux mois (juillet-septembre 2005), quelque part dans le Sud de la France. La presse aux champs, donc.Bien entendu, tout lieu et événement réel ayant une ressemblance minime avec les faits évoqués ici serait victime d'une coïncidence fortuite, n'est-ce pas? Vous pouvez choisir, dans "Catégories", entre  "instantanés de campagne" ( histoires très courtes, format blog habituel),les histoires courtes,  longues, et même  la "politique locale".


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01 juillet 2005

Les mariages

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Les mariages, avec les décès, sont les piliers de la petite presse locale. Il est bien vu de faire long et de mentionner qui sont les grands-parents et les arrière-grands-parents des bébés de la semaine. Sinon, qui le saurait dans le canton, quand leurs descendants ne portent pas le même nom ?

Chaque semaine, je fais donc le tour des petites mairies de mon secteur pour collecter l'état-civil. L'été, les samedis sont des jours bien remplis, à courir les mairies et les sorties d'église pour photographier les mariés, et surtout, la mariée.

Figurez-vous que cette tradition est en péril. Déjà, la mairie de D... m'avait sèchement répondu qu'elle ne communiquait plus les mariages à la presse, par discrétion, car certains couples s'étaient plaints.  Des histoires de divorce, de famille, vous comprenez...Et là, dernièrement, j'apprends que le conseil d'Etat aurait reconnu le "droit à la vie privée" des futurs mariés. La presse locale (l'autre s'en fout) n'aura le droit de publier les bans qu'avec l'accord exprès des futurs mariés. Une tradition s'effondre.  La mariée de juillet, sur la photo, va-t-elle me faire un procès?                              

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02 juillet 2005

Un mètre de pastis

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Cet objet est un mètre de pastis. Je l'ai découvert dans une fête de village. Le jeune barman bénévole m'a expliqué qu'il permettait de livrer une quinzaine de pastis d'un coup. Je me demande si la Sécurité Routière est au courant. Pas sûr...

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03 juillet 2005

Les lavandes bio

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Là-haut sur la montagne, je connais le dernier lavandiculteur de notre vallée. J'en ai profité pour proposer un article au journal sur les lavandes bio de Christian, qui a été accepté. J'avais un prétexte pour assister à la récolte de la lavande "fine", la lavande royale, celle qui ne pousse qu'au-dessus de 1 600 mètres car elle aime les nuits fraîches.

Quand vous arrivez fraîchement de Paris, le bonheur sur terre ressemble à ça. La route tellement pentue que les touristes ne s'y risquent pas, les carrés indigo de lavandes, le village (10 habitants en hiver, à tout casser), le silence, la lumière poudrée d'or.

Christian produit de la lavande bio par la force des choses. Vu l'escarpement des parcelles, elle est encore récoltée à la main, le tracteur ne passe pas. Pas d'engrais ou de traitements. Ils seraient emportés par les pluies dans les ravines. Donc, Christian cultive ses lavandes comme son père et son grand-père avant lui, à la dure. Quand les lavandiculteurs ont arraché leurs lavandes, le salut pour lui est venu du label biologique. Les laboratoires pharmaceutiques et cosmétiques, en Allemagne, demandaient du bio, de l'huile essentielle extra-pure. Christian a obtenu sans peine le fameux label, et a pu continuer à faire de  l"'extra-fine". Elle rend peu à l'hectare, elle cause du souci, mais  le kilo d'essence pure se vend très cher.

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Christian fait tout lui-même, avec ses fils. Il a son propre alambic de famille pour distiller, à l'entrée du village. Le four marche avec des brassées de lavandes sèches. Quand la lavande est distillée, les bidons partent dans la vallée, vers la PME qui fait des huiles essentielles bio. Même le distillat (l'eau perdue de la distillation) est récupérée dans des bouteilles  vides. Les lessiviers l'achètent pour parfumer les détergents.

La lavande n'a pas d'avenir, sauf en petites fioles auprès des touristes. Dans l'industrie de la parfumerie, sa senteur est passée de mode. La Chine, la Roumanie, la Bulgarie en produisent déjà suffisamment, bio ou non, pour écoeurer la planète entière. Les trois fils de Christian sont tous passés par le lycée agricole et voudraient rester dans leur village du bout du monde. Sur un coup de tête, je leur ai demandé un échantillon de leur essence de lavande fine. Je compte les envoyer à Guerlain, Chanel, Yardley. Un concept "Lavande d'antan", avec une qualité bio moderne, et les photos des montagnes où elles grandissent...

J'ai pris des dizaines de photos. L'industrie de la carte postale, c'est encore là où la lavande à l'ancienne marche le mieux. Mais en noir et blanc, dans le journal, j'ai été déçue: ça ne rendait pas très bien.

Voir sur la colonne de droite le lien vers l'album commenté de la distillation de lavande.

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04 juillet 2005

Non à la station d'épuration !

campagne

La zone du conflit

(Pour la photo, je ne peux pas faire plus précis, je vais avoir des ennuis...)

C'est mon premier reportage. Et c'est du lourd... Le rédacteur en chef m'a appelée en personne pour me confier cette enquête. Un grand classique de la vie locale puisqu'il s'agit d'un projet de station d'épuration.

Je me rends sur les lieux. Dans une combe au creux des bois m'attendent les opposants. En fait, l'association nouvellement créée est composée d'une seule famille. Celle qui va voir surgir devant sa maison une "unité d'épuration". Sans parti-pris, ils ont vraiment de quoi être vénères.

Les X... sont de fervents écologistes. Ils ont acheté ce terrain parce qu'il était loin de tout, en pleine nature, le long d'un ruisseau de montagne. Lui fait dans les arts martiaux, elle dans la médecine chinoise. Avec leurs deux enfants, ils ont construit pratiquement de leurs mains une maison respecteuse de l'environnement. Il me font visiter. Tout est naturel. Les murs sont composés d'un agglomérat de paille compressée et de torchis. Elle est isolée au chanvre. Le bois y règne partout. Pour la façade orientée au sud, ils ont même construit un mur spécial: paroi extérieure en verre, interieur en terre compressée. C'est un procédé antique: la terre spéciale stocke la chaleur et la rediffuse dans la maison. L'été, un auvent feuillu empêche le soleil de taper sur le mur et  les habitants de cuire à l'intérieur. Ce sont des perfectionnistes. La jeune femme a l'habitude de méditer dans un véritable tipi indien, au bord du ruisseau. Tout, absolument tout, des couleurs à l'orientation des fenêtres de la maison a été conçu en fonction de la nature et du Feng Shui. Une fortune est passée dans cette maison parfaite.

Ce qu'ils ignoraient (et qu'on leur a soigneusement caché): la commune projettait depuis longtemps de faire une petite station d'épuration dans le champ voisin, pour rendre constructibles des parcelles situées plus haut, derrière un rideau d'arbres.  Pendant deux ans, les conseils municipaux où il était question de la future station d'épuration se sont succédés.  Personne n'a moufté. Et eux-mêmes, il faut le dire, ont très mal joué. Vivre obstinément isolés, être "des gens un peu bizarres de la ville", ça ne pardonne pas à la campagne. C'est l'institutrice de leur fille, il y a quinze jours, qui les a mis au parfum, alors que le début des travaux approche.

Bien sûr, ils sont désespérés. Leur maison ne vaut plus rien. Leur vie va être gravement polluée. Ils ont décidé de réagir, de fonder une association, d'appeler la presse, de se battre. Mais je comprends vite à leur discours raides qu'ils partent perdants. Le monde est pollué, les gens sont méchants, tous les politiques sont pourris, la presse aussi.

Je vais voir la maire. Je ne suis pas très bien reçue. "On a fait ça entre nous", me dit-elle candidement, mais le plus sérieusement du monde. C'est bien révélateur de sa commune, et de beaucoup d'autres dans le coin. Déjà, afficher le compte-rendu des conseils municipaux leur est pénible, tant ils font tout "entre eux". Contrainte et forcée, elle me montre le dossier, les budgets, le modèle de station d'épuration choisi, les accords de la DDE. Il n'y a plus rien à faire. Il reste juste les entreprises à sélectionner. Pourquoi ne pas avoir au moins informé verbalement les X..., quand ils ont acheté le terrain? Ou pendant l'enquête publique? "Ils avaient qu'à venir à la mairie. C'est affiché". C'est vrai.

Elle se radoucit un peu. Elle m'explique que sa toute petite commune est obligée de grandir, donc de construire, pour garder l'école, les budgets, les subventions. Or, on ne peut plus construire sans raccord à la station d'épuration, de nos jours. Mais pourquoi devant chez les X...? C'est une longue et ténébreuse histoire où se mêlent les conflits d'héritage, les intérêts de certains notables, le dégré d'inclinaison de la pente pour les tuyaux. Je comprends que les X..., isolés, sans protection, sans importance, et surtout, "étrangers" de la ville, ont vite été choisis comme les dindons de la farce.

Après, c'est la routine. Appeler la DDE, la DDA. Ils doivent avoir l'habitude des opposants aux stations. Ils me rabattent vers un "délégué communication" qui ne sait même pas où se trouve la commune en question. Mais si la DDE a donné son accord, c'est que le dossier était formidable. J'appele le maître d'oeuvre en charge des études préliminaires. Il n'est jamais au bureau, toujours en cavale d'une station d'épuration à l'autre. C'est le plus gros fournisseur  d'épuration du canton. Le modèle de station qu'il a choisi pour eux est le plus économique, car la commune n'a pas beaucoup de moyens, vous comprenez. Je crains le pire pour les X...Y aura-t-il des odeurs, des débordements dans le ruisseau? Non, bien sûr.

L'article est paru La maire s'est fendue à contre-coeur d'une réunion publique d'information. Les X... en sont sortis encore plus amers. Selon eux, le modèle de station d'épuration choisi est le plus polluant, celui qui vieillit le plus mal. Il ne m'ont pas pour autant remerciée des pistes et des adresses que je leur avais donné pour tenter un ultime baroud d'honneur. La presse est pourrie, comme tout le reste.

Le rédacteur-en-chef n'a pas eu à  retoucher un seul mot de l'article. Toutes les parties étaient citées, il y avait des conditionnels partout, rien ne dépassait de mes opinions. C'est un pro de l'opposant : il gère en  même temps ceux du  projet de centre de tri des ordures, du site d'enfouissement de déchets nucléaires, de diverses stations d'épuration, de l'arrosage agricole, de la déviation. Il a bien connu ceux du TGV. Mais j'ai découvert que la petite presse locale ne craint pas tant que ça l'erreur du journaliste qui provoque un  cinglant droit de réponse des autorités. Publier un droit de réponse du préfet, ça donne du poids, ça relance l'affaire, c'est bien.

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Il fait chaud

Mini-cannicule. Impossible de mettre l'ordi sur la terrasse. Donc, je ponds mes articles avec vue sur le chat qui a chaud. Plaisirs de la vie de correspondante locale.

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05 juillet 2005

La foire aux plantes

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Mon petit coin de province n'a pas un grand passé intellectuel ou culturel. Pour les festivals et les manifestation de haut-niveau, il faut descendre plus au sud. Les fêtes d'ici ont souvent été inventées par les réfugiés écolo-baba des années 70, qui ont bien secoué le département.Sans eux, en été, il ne se passerait rien. Dans ce village, il reste un (1) lavandiculteur, et une PME spécialiste des arômes industriels. D'où la foire aux plantes.

Juillet, c'est bien pour les touristes, mais il n'y a pas pire pour les plantes. Le soleil a tout brûlé. Fautes de plantes, les stands proposent de l'essence de lavande, de l'artisanat local et équitable, des brûleurs de parfums...Ceux que je vois dans tous les marchés, dans toutes les fêtes de village que je couvre. Je n'en peux plus, de la lavande et des huiles essentielles.

Heureusement, un pépinièriste d'un autre département (plus frais et en altitude) s'est dévoué. Il a amené une cargaison de plantes aromatiques et plantes de jardin oubliées, sa spécialité. C'est grâce à lui que j'ai découvert l'herbe de la rue.

Qu'est-ce que l'herbe de la rue? C'est une plante sauvage cultivée depuis le Moyen-âge et réputée pour ses propriétés abortives. Oui, abortives. C'était la plante des faiseuses d'anges. Elle faisait partie des jardins médicinaux pour d'autres propriétés curatives (à très faible doses), mais son intérêt majeur, c'est ça. Alors, la pillule abortive moderne aurait-elle été appelée RU en référence à cette plante? Voilà un sujet d'enquête! Elle a une tête de mauvaise herbe (normal) et les deux touristes du Pas de Calais qui écoutaient l'exposé du pépiniériste ont failli en acheter un pied, et puis non. C'est pourtant un bon sujet de conversation, entre jardiniers amateurs.

Je n'ai pas parlé de l'herbe de la rue dans mon compte-rendu de la foire aux plantes. Mon journal a été fondé par un chanoine et est l'organe presque officiel de l'église catholique dans le département.

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08 juillet 2005

La retenue d'eau agricole

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Les chantiers en cours, voilà un reportage basique de la petite presse locale. Celui-ci intéressera les défenseurs de l'environnement. En miniature, il comporte tous les ingrédients des grandes batailles futures pour l'eau.

Notre coin de campagne a de sérieux soucis d'eau. Les interdictions préfectorales pleuvent.Il y a pourtant des rivières, de gros torrents de montagne. Oui, mais voilà...Les agriculteurs les pompent à sec. Ce qui fait hurler les loueurs de canoés-kayaks. Cet été, vous pouvez porter votre kayak sur votre dos, si vous tenez absolument à descendre la rivière. Mais les maïs, eux, sont bouffis d'eau. Leurs arrosages automatiques sont capables de laver ma voiture en un seul coup de jet à haute pression, quand je passe dessous.

J'ai appris l'existence du grand chantier ci-dessus par un voisin. Du coup, j'appelle les maires, les syndicats communaux, et je vais visiter le chantier en leur compagnie. Il s'agit d'une retenue d'eau agricole, disons d'un petit barrage, qui permettra, quand les rivières sont à sec, de fournir les agriculteurs en eau d'arrosage. L'eau est captée beaucoup plus loin, presque à la limite du département. Elle sera stockée en hiver et désaltèrera les mais durant l'été.

Le maire à l'origine de ce grand projet qui a mis dix ans à voir le jour est un cas à part: instituteur ET agriculteur ET maire. Où vont ses sympathies? Je comprends vite: aux agriculteurs, aux maïs. La terre est toujours pus forte. Il réussira à m'embobiner une demi-heure en m'assurant que grâce à ce mini-barrage, alimentée par une grosse rivière paresseuse sans soucis, notre rivière de montagne pourra couler des étés tranquilles. La vérité est différente: la rivière ne suffit plus. Alors, on continuera à la pomper sans merci, et on rajoutera l'eau de la grasse rivière de plus loin, stockée l'hiver dans ce barrage.

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Ce qui reste de la rivière en Août

Dès que je prononce le mot "maïs", il se crispe. "Il faut pas parler de ça". La localière, par ici, ne sert que d'attachée de presse. Au-delà, elle n'est plus la bienvenue. Je ferraille quand même. Il me jure que des études ont prouvé que le maïs ne consommait pas tant de m3 que ça. Tiens donc. Et puis, à la fin, il parle enfin vrai. "Qu'est-ce qu'on veut? Que la polyculture meure? Que les jeunes ne s'installent plus? Qu'on soit envahi par les logisticiens?". Il n'a pas tort. Notre campagne  est à proximité d'un grand axe européen, elle a déjà le TGV et deux autoroutes. Il ne faut pas rouler très longtemps pour voir surgir des zones industrielles, des "zones de compétences et d'excellence". Ce qui nous pend au nez, ce sont les immenses entrepôts de stockage des logisticiens, morts, vides, qui dévorent les hectares agricoles. Alors, les touristes et leurs problèmes de canoés sur la rivière, il n'en a rien à faire.

J'ai quand même réussi à caser les antipathiques maïs sur trois lignes dans l'article. On m'assure que quoi qu'en dise l'Europe agricole et les environnementalistes, on ne les lâchera jamais par ici, car ils n'y a pas meilleur aliment pour l'élevage. Or, la France est une grosse éleveuse. Et tant pis pour notre rivière agonisante, pour les touristes, pour les écologistes, pour les futurologues pessimistes.

La retenue d'eau agricole ne provoque aucune polémique dans le coin. Il faut être des agités de la ville pour avoir des scrupules pareils. Ce que les gens d'ici veulent savoir: s'ils pourront se brancher sur l'eau agricole pour arroser leur jardin et laver leurs voitures. Elle est tellement moins chère que celle de Vivendi. Le syndicat des eaux agricoles est heureux de leur communiquer que oui. Moi même, en voyant les prix dérisoires, en imaginant une production-maison de lavande, j'ai eu comme une tentation...De toute façon, qui va encore se baigner dans la rivière, comme avant, parmi les gens d'ici? Ils ont tous leur piscine devant leur pavillon. En plastique.

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09 juillet 2005

L'école des cordistes

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Technicien de grande hauteur

Je prends des initiatives. Par un moniteur du club d'escalade, j'ai appris l'existence d'une école très spécialisée. Elle forme des techniciens sachant travailler en grande ou très grande hauteur, encordés comme des alpinistes. Voilà un sujet qui peut intéresser les jeunes à la recherche d'une formation. Sans demander la permission, je sors de mon territoire et j'escalade les montagnes, loin, jusqu'à la ville en question. Si le journal n'est pas intéressé, j'aurai fait deux cent bornes aller-retour pour rien.

Le professeur m'a donné rendez-vous près d'une tour du 16e siècle. Ses stagiaires la retapent pour s'entrainer à gâcher du ciment et poser des joints en altitude. Le temps est magnifique. Une source coule à gros bouillons au pied de la tour. Les stagiaires sont très surpris qu'on s'intéresse à eux. Ils viennent de partout. Un plasturgiste de Nantes a pris la porte avant que sa société ne ferme les siennes. Comme il aime la montagne, il a accepté ce stage de reconversion. Un Guadeloupéen finit sa formation avant de rentrer dans son île. Il travaille pour les compagnies pétrolières. On demande beaucoup de techniciens "de  hauteur", sur les plate-formes de forages. Un Savoyard plus âgé  est enfin dans son élément. L'usine, il ne supportait plus. Il a saisi sa chance. On demande des techniciens de hauteur dans son pays, pour boucher les fissures des barrages, par exemple, ou tendre des filets contre les chutes de pierre.

Le formateur a commencé spéléologue. L'expérience des cordes et des piolets lui a servi pour se faire embaucher comme ouvrier itinérant sur les chantiers. Il a fait le tour de  France. Réparation des grues, construction des ponts, lavage des carreaux ou entretien sur les gratte-ciels. "Le vertige, on ne s'en débarrasse jamais. C'est pour ça qu'il y a des cours de gestion du stress dans la formation". La formation est une formation d'alpiniste, avec, en plus, des notions de travaux publics. Pour exercer cette  profession à risques, il faut maintenant des "certificats d'aptitude aux travaux en grande hauteur", sinon, les assurances ne suivent pas. Les épreuves de sélection comporte un test sur le vertige.

A l'heure de la pause, on s'est assis sous les pins. C'était un reportage tout simple, dont je savais qu'il allait être accepté, dans le creux de l'été. Le bonheur d'être localière (en été), c'est ça. Rentrer dans la vie de personnes qui, sans le prétexte du journal, vous n'auriez jamais rencontrées. Et se faire raconter leur vie.

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10 juillet 2005

ça barde à la salle des fêtes

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Ce n'est pas celle dont il est question...

Ce soir, conseil municipal. Commune agricole, mais de gauche. Le maire, un prof, est le chef de file de l'opposition locale. Un conseiller municipal de droite fait état des lettres de plainte qu'il a reçu suite à une fête particulièrement bruyante à la salle des fêtes communale. C'est un scénario que je retrouverais dans presque tous les conseils municipaux. La salle des fêtes divise.

Toutes les communes ont profité des crédits ruraux pour faire ou refaire des salles de fêtes, avec bloc- cuisine. La location à des fêtes privées et mariages permet d'amortir le local. Au prix où sont les locations en ville, elles sont retenues très longtemps à l'avance pour des mariages. ça met de l'animation. Un peu trop.

Les "gens des pavillons" - ceux des nouveaux lotissements développés à la campagne pour faire gonfler la population - détestent les nuisances sonores. En bon citadins, ils dégainent vite la lettre recommandée dès qu'on touche au "calme de la campagne", qu'ils ont acheté à crédit. Dans cette commune, ce sont eux qui ont exigé le silence des cloches de l'église entre onze heures du soir et sept heures du matin. Le dernier mariage à la salle des fêtes les a rendu fou furieux.

Ce n'est pas la première fois. L'adjoint explique qu'une prise spéciale a été installée à prix d'or pour la sono, suite à de précédentes plaintes. Elle coupe le circuit automatiquement dès que les 80 décibels sont dépassés. Les DJ ont ordre d'utiliser uniquement cette prise. Evidemment, ils passent outre et se branchent sur une autre dès qu'elle saute. Si vous avez été payé pour faire danser la noce jusqu'à quatre heures du matin, vous savez de quel côté votre tartine est beurrée.

Que faire? L'élu de droite propose de retenir la caution déposée en mairie en cas de nouvelles nuisances sonores. Une élue de gauche n'y tient plus. Avec une colère froide, elle prend la parole: où va-t-on s'arrêter? D'abord, les cloches. Puis le ramassage des poubelles, trop sonore. Puis la salle des fêtes. Et la tolérance? Et l'esprit de communauté? Elle le voit se dégrader tous les jours, elle n'entend plus que des grincheux, des chougneurs. Si le maire ne pose pas de limites à ces jérémiades perpétuelles, pour sûr, l'esprit de village est foutu.

Le maire ne s'est pas trop mouillé. Le conseil municipal s'est séparé en froid. Dans une autre commune, où une noce avait rayé le parquet de la salle des fêtes, le conseil a décidé de taxer lourdement les "étrangers", ceux qui ne sont pas "d'ici".

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11 juillet 2005

Juliette sur la place du village

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C'est qui, ça ? C'est Juliette Greco. Elle a donné un récital sous les platanes, dans un de "mes" villages. Oui, la photo est nulle, floue, ratée. Laissez-moi me justifier. Les bénévoles de l'accueil m'ont clairement transmis les consignes du producteur. 1) Photos permises pendant le premier quart d'heure du récital seulement. 2) Pas de photo à moins de 30 mètres de la scène, derrière cette ligne rouge en scotch que nous avons collé exprès. 3) Pas de flash, sinon Mme Greco interrompt son récital.

Impressionnée, j'ai suivi les consignes. Je débute avec mon petit appareil numérique. Toutes les photos sont donc floues. Mais son récital était très bon. Pour la photo du journal, je me suis arrangée avec l'organisateur du concert, qui m'en a donné une. C'est un jeune homme suisse. Ses parents ont une résidence secondaire ici, et ont fondé leur mini-festival. Il est très déçu. Juliette Greco n'a pas rempli, car les billets étaient chers, trop chers pour ici. Il perd de l'argent.

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12 juillet 2005

J'interviewe des vedettes de la chanson

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Pas besoin de légende

C'est mon premier festival rock en province. Et mon journal n'est pas très rock. Qu'est-ce que je vais bien pouvoir écrire?  En attendant, je profite à fond de mon badge de presse. Ne prenez pas à la légère les petits festivals rock du monde rural. Ils drainent des trois-quatre milles jeunes tous les soirs. Le parking dans le champ est déjà plein de camping-cars. Le cerisier au bord du champ n'a plus une seule cerise.

L'attaché de presse, un jeune BTS Com très professionnel, me demande si je souhaite interviewer des chanteurs. Euh...Oui, d'accord. Qui est disponible? Magid Cherfi, ex de Zebda. Avec joie. Je ne sais pas comment je vais caser un interview de Magid Cherfi dans le journal, entre le challenge de rugby et les noces d'or, mais je vais essayer. Le carré presse est situé dans un préfabriqué, derrière le lycée agricole. Arrive Magid, qui s'ennuie à l'avance. Que peut-on demander à un chanteur pour le journal local? S'il connait la région? Oui, il a fait un concert il y a très longtemps au théatre municipal. La salle était pourrie, le public rare, mais il a connu un moment de grâce sur la scène, il ne sait pas pourquoi. Donc, il est content de revenir ici. J'apprends aussi qu'il a écrit un livre. Et bien sûr, nous parlons de son anti-Sarkozisme. Je ne vais pas réussir à faire passer tout ça dans le journal, je le sens d'avance.

Higelin, vedette de la soirée, n'était pas disponible, et c'est tant mieux. Qu'est-ce que j'aurais pu lui demander? S'il appréciait le petit vin local ? Le festival est très bon: toutes les têtes d'affiche que l'on voit à Paris y passent,  avant Paris. J'ai fait la connaissance de tous les localiers de la région, réunis pour l'occasion. Les seigneurs en sont l'équipe de Fr3 locale. Pour eux, on déplace des chaises, on change l'éclairage. Je me suis aussi pris d'amitié pour une très jeune reporter d'une toute petite radio des montagnes. Higelin est son idole. Elle rêve de le rencontrer.

Après le spectacle d'Higelin, j'ai attendu avec elle près des "loges", installées dans la cafeteria du lycée. Higelin, après le concert, était déchainé. On l'entendait tenir salon avec ses amis, dont un monsieur en chaise roulante. La petite reporter attendait, attendait. Finalement, Higelin est sorti de la loge, sans doute pour aller pisser. L'attaché de presse a présenté la demande d'interview de la petite reporter. "Mais j'ai rien à dire, moi" a répondu l'artiste, gentiment, avant de s'éclipser. Je le comprends. Mais j'étais triste pour la petite jeune fille, qui avait fait tant de kilomètres avec son magnétophone pour parler à son idole. Je m'en suis voulu de ne pas avoir inventé quelque chose pour accrocher Higelin.

J'avais deviné juste: le journal n'a pas voulu de l'interview de Magid. J'ai pondu un "bilan du festival" quelconque, en soulignant bien qu'il y avait pas eu de troubles, à part le pillage du cerisier et un tag sur le transformateur.

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14 juillet 2005

Le banquet républicain

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Bien sûr, c'était le début, j'étais encore émerveillée. Mais je me souviens comme j'étais émue en découvrant la Grand-Place, vidée de son parking pour faire place au Banquet républicain annuel. Chargée de faire la photo pour le journal de la semaine suivante, j'avais un ticket gratuit pour toute une soirée "authentique" dans un pays nouveau: la province le jour du 14 juillet.

Que c'était beau! Les platanes, un chaud crépuscule d'après-cannicule, les fanions bleu-blanc-rouge tendus sur la place et sur le groupe scolaire. Une touriste de Lille, derrière moi, a eu le même coup de coeur. Et nous nous sommes dit à voix haute que si un metteur en scène cherchait un lieu pour représenter la France, c'était là, maintenant. Une petite ville mignonne, des couleurs ravissantes, des citoyens endimanchés, les hirondelles qui jubilaient elles-aussi, dans le coucher de soleil, et ce festin d'abondance. Et il y aurait pour sûr des discours, des aubades, une Marseillaise...Quelle merveille. Parfois, la vie est plus belle qu'un film.

Avec mon invitation "presse", je me suis présentée au contrôle. La dame qui distribuait les billets était en fait... la chef de cabinet du député-maire. Il les mène à la dure. Ensuite, il a fallu choisir une table, moi qui ne connais personne. J'ai atterri auprès d'un petit groupe de copains, "descendus de leurs montagnes" pour le banquet, qu'ils ne ratent jamais. Ensuite, avec mon ticket, j'ai fait la queue au buffet, comme tout le monde. Le maire, un peu avant moi dans la file, m'a vivement recommandé le plat local: les tripes de montons roulées en boule. Une confrérie municipale se dévoue toute l'année pour maintenir la tradition. Bon.

Seulement, je n'ai jamais pu les avaler. Des boules de caoutchouc au puissant parfum d'étable. Je n'y arrivais pas. Charitables, mes voisins de table m'ont indiqué un second buffet, où "ceux qui n'y arrivent pas" peuvent quand même se restaurer d'une daube classique. Justement, les voisins de table...Je me suis bien amusée. A ma gauche, un large personnage sympathique, descendu des montagnes du sud du département. Il m'a confié sa carte de visite, immense, où il était dit qu'il travaillait comme grossiste en tilleul et produits agricoles. Il a précisé "à la retraite". Par lui, j'ai su que le député-maire devait quelque chose à son village. Que jadis, durant sa traversée du désert, il était monté les voir. Grâce au négociant en tilleul, le village avait "marché avec lui". Bien des années plus tard, le négociant avait sa récompense: les palmes du mérite agricole. La remise officielle allait avoir lieu bientôt. Pourrais-je venir photographier l'occasion pour le journal ? Malheureusement,non, ce n'est pas mon secteur.  J'aurais aimé voir une remise de palmes agricoles, avant qu'elles ne disparaissent.

Avec son copain, descendu des montagnes Nord du département, j'ai eu une surprise. Pas du tout agricole, celui-là. Polo Lacoste, mais grand timide. En voulant le détendre un peu, je lui ai posé une petite question. Et là, tout à trac, est sorti un résumé tout fait, comme dans les petites annonces du Nouvel Observateur. "Sportif, j'apprécie la nature et la randonnée, ainsi que le cinéma et la musique". Je pense qu'on en arrive pas là sans avoir fréquenté une agence matrimoniale et j'ai vite orienté la conversation sur les  travaux de percement du tunnel, dans ses montagnes à lui.

Il n'y a pas eu de feux d'artifices, car ceux-ci sont réservés au saint patron local, dont la fête tombe plus tard, en automne. Mais ce banquet républicain a été  comme un premier jour dans un nouveau pays et je me souviens de la lueur des lampions, à la nuit tombée. J'ai toujours la carte de visite du négociant en tilleul. Large, grande, recouvertes de majuscules chantournées, comme lui. Un jour, je monterai le voir, au pays de Giono. Son magasin, m'a-t-il dit ce jour-là, est tellement joli qu'il a été selectionné pour jouer dans un film qui s'appelle comme lui: "Le fils de l'épicier".

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15 juillet 2005

Le marathon bouliste

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Georgette, la correspondante locale de la commune d'à côté, m'appelle. Elle est "de mariage" ce week-end, et ne peut pas couvrir le marathon bouliste, une affaire très sérieuse dans la région. Je me chargerai donc de la photo et de l'articulet à sa place.

Ca commence mal: avec le président de l'association, je confonds boules (lyonnaises) et pétanque. Malheur! "Vous mériteriez d'être licenciée...". "La boule" est une chapelle à part et très susceptible, au pays de la pétanque. Le marathon bouliste consiste à jouer en équipes douze heures d'affilée, sous le cagnard. Nous sommes en pleine cannicule. Trente équipes s'affrontent, venues en car de tout le grand Est.

A midi, je fais une première visite et série de photos, pour les discours du maire et des présidents de fédérations boulistes. Les sponsors sont une marque de voiture et une marque d'anisette. Dans le jardin communal requisitionné comme salon d'honneur, le représentant de la marque d'anisette a décoré d'une rangée de bouteilles le toit de la voiture d'exposition du sponsor automobile. La chaleur est affolante, et les rangées de bouteilles disparaissent à toute vitesse. On boit depuis 9h du matin. Comment font-ils?

Je suis revenue à 21 h, pour la remise des coupes.Il faisait toujours aussi chaud. En sortant de la voiture (climatisée), sur la place de la poste, j'ai reniflé. Vous me croirez ou non, mais sur le village entier flottait un parfum d'anisette, alors que les terrains de boules sont au moins à deux cent mètres de la poste!Bon, d'accord, il faisait tellement chaud que la moindre trace d'humidité, meme alcoolisée, se répand très vite, mais quand même. En descendant vers le terrain de boules, je me suis demandée combien d'arrêts cardiaques, de congestions, d'insolations, et de comas ethyliques j'allais devoir annoncer. Mais non. Ravis de leur marathon, les boulistes étaient tous là, tous debouts. J'ai pris la photo de l'équipe gagnante, des "étrangers" d'une autre commune, à trente kilomètres de chez nous. Que vous ne verrez bien sûr pas, après tout ce que j'ai dit.

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16 juillet 2005

La fête du fromage AOC

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Laissez-moi vous dire deux mots sur ce coin de mon secteur. Il tranche. Il a toujours tranché. D'abord, il y a eu les protestants.  Ensuite, les radicaux et les  laïcards. Pendant la guerre, c'est le seul village de la région  que les Allemands ont jugé utile de bombarder, tant  il grouillait de maquisards et d'auditeurs de la BBC. Ensuite sont arrivés les babas des années 70. La tradition est restée: quand on n'est pas comme tout le monde, ici, on va dans ce coin, parce qu'ils ont l'habitude des fous furieux. En ce moment, ils ont beaucoup d'altermondialistes. L'un d'eux à produit un long métrage par souscription publique sur un happening: lui et ses copains se sont accrochés aux grilles du conseil général pendant plusieurs jours. J'ai oublié pourquoi.

Le fromage local AOC pour lequel cette fête a été créée a fait son bonhomme de chemin. Il est très bon. Pour ne vexer personne, il y a au moins sept catégories différentes de premiers prix. Affiné, pas affiné, bio, pas bio, dans l'huile d'olive. L'un des sponsors de l'occasion est la brasserie locale. Encore une histoire typique de ce coin. Un petit garçon qui passait ses vacances dans le coin y revient, son doctorat en poche, pour glander écologiquement. Un jour, il voit une annonce dans un journal belge. "Apprenez à faire votre propre bière". Il commande la brochure, et, avec l'appui du maire, ouvre bientôt une brasserie. Vous me croirez ou non: ça marche. Il fournit les supérettes et les bars  locaux. Pour la fête, à sorti une cuvée spéciale, qui va bien avec le fromage. Il a  aussi ouvert un café-concert à côté de la brasserie, où tous les altermondialistes et les musicos du coin se retrouvent.

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Comme ils sont fiers de ne jamais rien faire comme les autres, les organisateurs soignent les attractions. Le grand concert est ethnique. Une modiste a été invitée pour coiffer les touristes. Et cette année, on pouvait aussi demander un massage chinois, au bord de la petite rivière qui traverse le village. Deux masseuses en vacances  proposaient un quart d'heure hédoniste, sous un parasol.

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17 juillet 2005

Le salon des travaux manuels

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Ces dames et leurs oeuvres

Je prend en charge une commune supplémentaire car la correspondante locale part en congés. Elle m'a laissé quelques instructions sur les événements à couvrir. Mon premier reportage m'amène dans le foyer culturel de la ville, qui abrite un salon informel de travaux manuels. La canicule fait rage à l'extérieur. A l'intérieur, dans la pénombre tiède, les stands proposent les plus belles réalisations de ces dames (et quelques hommes).

Ne riez pas. Le monde rural traverse en ce moment une énorme vogue des travaux manuels qui touche tous les âges et milieux. J'avais déjà remarqué ce phénomène dans mon village, où chacun a chez soi un objet décoré "à la serviette", une technique qui fait fureur cette année. Elle consiste à découper les motifs d'une serviette en papier et à les appliquer sur des plateaux, cailloux, assiettes, théières, avant de les recouvrir d'une couche de vernis. Il faut des serviettes spéciales, que chacun va acheter dans une nouvelle grande surface de la grande ville, entièrement consacrée aux travaux manuels. Comme quoi, il y a un vrai marché, une réalité économique, derrière cette brutale passion pour le fait-main.

J'ai rencontré des brodeuses (classique) mais aussi des jeunes chômeuses qui s'initiaient à la calligraphie chinoise entre deux envois de CV, une mère et sa fille dingues de scrapbooking (l'art de faire des carnets de souvenirs originaux), un jeune homme en galère qui n'arrivait pas à vendre ses sculptures en fer-forgé, de très jolies choses et des horreurs, des techniques de teinture japonaises, des femmes au foyer peintres, une collectionneuse d'ours en peluche...Comme d'habitude, j'ai été fascinée par ces patchworks de vies, où revenait, comme ailleurs, mais plus qu'ailleurs, la constante du chômage. Comment la province rurale tient-elle encore debout, avec ce vide sidéral de perspectives? La vogue des travaux manuels dans le jardin, sous le platane, doit avoir quelque chose à y voir.

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18 juillet 2005

Merveilles cachées

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Ce plafond peint et décoré de motifs floraux date de...1624 (il est signé). Le maître de maison avait fait des frais pour recevoir Louis XIII (une nuit). Les demeures historiques ne sont pas rares en France, mais elles le sont dans mon secteur. La roche nue et médievale est plutôt son genre de beauté. D'où mon impression d'avoir eu accès à un secret élégant et très bien gardé. Peut-être même à un trésor.

Tout a commencé par un article historique sur le patrimoine de la ville. L'été, pour permettre aux bureaux du journal de fermer quinze jours, les localiers doivent préparer des articles à l'avance. Le sujet "patrimoine" intemporel est le bienvenu. Le seul  grand homme de la ville voisine est l'un des fondateurs de l'école d'équitation française. Ce personnage Renaissance à barbe blanche fut le premier  à recommander de traiter les chevaux avec douceur. Car la gentillesse est aux chevaux comme la fleur au fruit, qui, une fois arrachée, ne repousse jamais (je cite de mémoire). Voilà l'homme qu'il me faut pour mon article.

Prise d'un accès d'audace qui, apparemment, n'a jamais frappé aucun localier, je téléphone à la famille qui occupe actuellement sa demeure. Et je demande à visiter...Sans doute estomaquée par mon culot, la famille accepte. Le jour dit, je rencontre la maîtresse des lieux, une très vieille dame aveugle et charmante. Une résistante, par ailleurs. Parce qu'elle savait parler allemand, elle fut embauchée comme traductrice par l'occupant, et rendit de grands services aux maquisards en caftant.

J'ai visité la maison avec sa fille. Un salon inouï, aux décors Renaissance consacrés à la danse et à la musique, où la famille a installé ses bergères et son canapé contemporains, et c'est tout, m'a-t-elle dit. Repertorié à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques, ce salon n'a jamais interessé personne depuis, jamais été ouvert pendant les journées du patrimoine, jamais photographié par les adjoints à la culture, qui n'y ont jamais mis les pieds. C'est délicat, en province, de pénétrer l'intimité des gens. De plus, cette maison appartient à la famille d'un maire de la ville, mort depuis longtemps, mais d'un tout autre bord que l'actuel. Bref, on ne visite pas. Dans le salon se trouvent deux très intéressantes grandes gravures encadrées, représentant Richelieu, et Louis XIII. D'où viennent-elles? Personne ne le sait. Je dirais qu'elles ont été données directement par les intéressés au maître de maison, à la place de fleurs ou de chocolats. Mais personne ne va me croire.

Le salon, au moins, a été inventorié quelque part, sous Malraux. Mais le reste...Comme le garage. Autrefois, on entrait dans la demeure par le parc et non par la rue, comme actuellement. Les entrées d'honneur, au niveau du jardin, sont donc aujourd'hui un garage, où le jeune homme de la maison range son bric-à-brac. Et quel garage! Les voûtes et les murs sont entièrement recouverts de perspectives et décorations en trompe-l'oeil,sur panneaux de bois.  Comment ont-elles résisté à quatre siècles d'abandon? Mystère.

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Le plafond du garage...

Ce n'est pas fini, bien sûr. Rappelons-nous qu'il s'agit de la demeure du fondateur  de l' école française d'équitation. Or, que voit-on en sortant du "garage", sur la gauche? Un trou dans la roche donnant sur...les écuries, dans leur jus, intouchée depuis (quasiment) cette époque. J'y ai vu, à la lueur du briquet, des instruments et des accessoires pour chevaux,abandonnés là depuis toujours. J'imagine qu'ils rendraient fous les collectionneurs. Rien n'a été touché, car personne ne s'est plus intéressé à l'équitation dans cette maison après le départ du grand homme pour la Cour. Depuis les écuries, on débouche sur un souterrain, qui communiquerait avec les remparts et le chateau-fort, dans un amoncellement de pierres intouchées depuis...la destruction des remparts, sous Louis XIII, toujours lui. Alors que les historiens locaux se cassent la tête pour reconstituer l'histoire architecturale de la ville et de ses remparts, faute d' archives, aucun n'est jamais venu ici et n'était au courant de l'existence du souterrain.

le_pavillon_au_fond_du_jardin

Il ne faut pas oublier, au fond du jardin, ce pavillon abandonné. J'ai averti les historiens locaux, mais je doute qu'ils osent aller voir de plus près.La famille propriétaire ignorait tout de  l'histoire du grand homme.

Le plus étrange? La jeune fille de la maison, sans rien savoir de ce passé, n'a qu'une passion: l'équitation.

Je n'ai pas parlé de toutes ces merveilles mystérieuses dans l'article (trop court), juste du bon écuyer à barbe blanche.Je l'ai titré "L'homme qui aimait les chevaux" car Robert Redford est plus connu que lui. Je ne suis pas sûre que les lecteurs s'en souviennent. C'est pour un autre genre de presse.

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19 juillet 2005

Les travaux d'extension de la mairie

drapeau

Sans vouloir se moquer… Les toutes petites villes veulent faire comme les grandes. Elles ont des directeurs de cabinet, des points-presse, des communiqués de presse. C’est un peu dur de les prendre au sérieux, quand on croise tous les jours les élus au marché. La première fois, j’ai donc été surprise, en allumant mon ordinateur (sur connexion 56k très bas débit) de voir s’afficher par sursauts sur l’écran une « invitation presse » pour une visite à la mairie de D…, en présence « du député-maire »  pour constater « les travaux d’extension de la mairie ». Bon, d’accord, on y va. A 9 heures précises ? Un samedi ? Bon, on y va.

A 9 h, par un merveilleux matin de juillet, me voilà à D…, sur la place du village. Personne, mais alors, personne en vue. Même pas un chat pour traverser la place.  La mairie est morte.  Le lavoir fait un joli bruit de fontaine dans le silence. La campagne que l’on voit tout alentour est magnifique, juste un peu toastée sous le soleil. L’auberge est fermée.

A l’ombre du clocher, j’appelle les renseignements depuis mon portable. La mairie de D… s’il vous plait. Ça sonne dans le vide. Je l’entends très bien, je suis juste devant. Alors, la mairie de X…, ville du député-maire, s’il vous plait. L’officier d’état-civil qui décroche, une gentille dame que je reconnais à sa voix, est un peu perturbée par mon appel. Oui, il y a bien quelque chose de prévu pour Monsieur Le Maire, elle croit se souvenir, mais il n’y a personne à la mairie. On sent au-dessus de sa tête trois étages vides de mairie somnolente.  Et son appréhension des ennuis que peut causer cette correspondante venue de Paris, perpétuellement perdue sur les routes de campagne, et toujours en train d’appeler pour savoir si c’est bien la bonne heure, parce qu’il n’y a personne…. Ce n’est pas la première fois qu’elle m’a en ligne.

Sur la place du village, il y a une fenêtre ouverte, et des bruits de cuisine à l’intérieur. Le civet doit en être à la phase un. Pardon madame….Une dame en blouse s’approche avec un chien sur les talons. Oui, Elle n’est au courant de rien. Ah bon, il y a quelque chose à la mairie ? Ah bon, la mairie va être agrandie ? Nous partons voir. Finalement, derrière trois engins de chantiers, elle me fait découvrir la véritable entrée de la mairie. Par derrière, par le garage, et le local à poubelles, situés sur la « Place des droits de l’homme ».

marianne

Et soudain, tout s’anime. Il y a le maire de D..., très rural, et son premier adjoint, lui aussi rural, ainsi qu'un type en marcel, shorts et Ray-Bans, avec un appareil numérique pendu au cou. C’est mon confrère, le correspondant local du « grand » journal régional. Et voilà la star, le député-maire de la ville voisine, en polo Lacoste du week-end. Il tient par la main un de ses fils, 6 ou 7 ans, traîné là pour apprendre sur le tas la poltique du terrain.

Je m’informe  sur l’actualité du jour. Le projet d’extension de la mairie consiste en la transformation du garage municipal en bureau du maire et d’un  grenier-entrepôt en salle du conseil. On entend les pigeons roucouler par les trous du toit. Il reste par terre un petit tas de blé sur la terre battue. Ça sera beau, bien sûr. La vieille mairie républicaine, de l'autre côté du bâtiment, sera transformée en bibliothèque et salle à tout faire pour les associations.

Bon, mais pourquoi a-t-on convoqué la presse locale autour de la bétoneuse avant même l’achèvement des travaux ? Mais voyons, c’est parce que grâce au député-maire de la ville voisine, 10 000 euros de la « réserve parlementaire » ont été débloqués et permettent de boucler le budget des travaux!  Le député-maire souligne à très haute voix qu’on ne pourra plus dire qu’il n’y en a que pour sa ville à lui, hein. L’extension de la mairie de D… est là pour prouver que non. 

Le correspondant en shorts est en train de lire quelque chose sur une photocopie que lui a remis l’adjoint au maire. C’est le récapitulatif et le coût des travaux. Des milliers d’euros qui voltigent dans le soleil pour la beauté et la modernisation du monde rural. Et tant pour la salle de réunion, et tant pour la réfection de l’électricité, le tout à l’égoût.

drapeau

Le député-maire se fait bien expliquer tout. Son fils se traîne derrière lui. Tout le monde se tutoie, comme sur le foirail. Soudain, le maire de D... se lance  dans une apostrophe au député d’où il ressort qu’il pourrait faire encore bien plus la commune de D…. Encore une poignée d’euros dans cette direction, Monsieur le Député. Même le correspondant local en shorts est estomaqué. « T’es gonflé, toi !» lance-t-il au maire. « Ben quoi, ça sert à ça un député… » répond le maire, sans battre d’un cil.

Ça devient intéressant. Je suis en plein cœur du système clientéliste du député du coin. Voilà pourquoi il est venu Place des Droits de l’homme un samedi à 9h du matin. Voilà comment il les tient. Un petit 5 000 euros pour la reprise du filtre de station d’épuration défectueux. Un petit 3 000 euros de contribution exceptionnelle au goudronnage de l’accès au cimetière ou autre chose. Tous ces voyages en TGV, ces séances de nuit à l’assemblée, ces permanences électorales, finissent là : dans les sous pour ceci ou cela. Il est quoi, finalement ? Le VRP qui va chercher l’argent à Paris. Il est leur obligé et le maire de D… trouve ça normal. On fait comme ça depuis Jules Ferry, par ici.

Le correspondant local en shorts rigole. Il ne doit plus en rester beaucoup quand même, des maires aussi natures que celui de D.... On aura peut-être deviné qu'il ne vote pas à gauche et qu’il penche encore plus à droite que le député, qui, lui-même, risque de verser dans le fossé à force de tenir sa droite. Les élus échangent les cancans  politiques  pendant que la presse locale mitraille les bétoneuses à l' appareil numérique. La communauté de communes voisine, l’ennemie politique (de gauche) a perdu une commune, qui fait dissidence.  Ah, ah, ça leur fait les pieds. Bref, on cause.

Bon, passons au traditionnel vin d’honneur. Il est quand même neuf heures et demie du matin. C’est la première fois que je bois du mousseux avant midi. Le bureau du maire, à cause des travaux, est une joyeuse pagaille. D’un grand carton contenant les restes du dernier repas des anciens, on tire des gobelets, des serviettes en papier, et deux vieux sacs de chips. Au mur, une vieille photo aérienne agrandie du village, en noir et blanc. Les bouchons sautent. Le mousseux fait chchcch dans le plastique des gobelets. Ces messieurs sont galants, ils me servent en premier.

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On sent bien que là, ils se retrouvent en terrain connu. Avant, durant la « visite de presse » entre les rouleaux de placoplâtre de la future salle du conseil, ils ne savaient pas trop bien que dire ou faire. Maintenant , ça va tout seul. Avec leur verre de mousseux en main, l’autre main posée sur la hanche, ils retrouvent leurs habitudes. On parle des textes qui se couvent à Paris, des nouvelles réglementations sur l’énergie éolienne. Est-ce que ça pourrait être intéressant ? Entendez : est-ce qu’il y a quelque chose à gratter ?

Le député-maire  passe en mode conférence à Science po, cite les alinéas, les amendements, le prix au Kwatt/h des énergies renouvelables, la date du vote au Sénat. Les visages du maire de D... et de l’adjoint se calent confortablement sur leur menton, dans l’encolure de leur chemisette à carreaux, sereins. Ils sont heureux d’avoir bien investi leurs votes. Derrière leurs petites lunettes d’élus, ils contemplent en quelque sorte leur chose. Le député-maire, un teigneux par ailleurs, n’a jamais été aussi aimable. Je vois en filigranne la balance des pouvoirs, dans le bureau temporaire du maire, sur fond de blés blond l’Oréal que l'on voit par la fenêtre. Il est leur vassal.

Un cran plus bas, dans mon champ de vision, il y a  le fils du député. Les coudes plantés sur le bureau du maire, il somnole et bouge les lèvres en lisant les petites lignes de l’étiquette sur  la bouteille de mousseux. J’ai l’impression que celui-ci ne fera pas de politique locale. Il aura ce vague souvenir poisseux de gamin tiré du lit trop tôt un samedi matin pour visiter avec papa la mairie de D…en chantier . Mais je peux me tromper.

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20 juillet 2005

L'été des bénévoles

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Avant de faire localière, je ne savais pas que bénévole était un passe-temps aussi couru dans les petits coins de province. Pas bénévole de la Croix-rouge. Bénévole  de la fête. L'été est une enfilade de concerts, de festivals, de fêtes votives et de villages. Et pour organiser tout ça, il faut des dizaines de petites mains bénévoles. Qui se prêtent facilement au jeu, car le bénévolat, c'est l'occasion d'approcher des vedettes (les concerts), de voir du monde, de se coucher très tard, de faire des rencontres...Être bénévole, c'est vivre, enfin! Les bénévoles sur la photos sont en mission: poser la signalétique du grand concert annuel du village (musique africaine).

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21 juillet 2005

La loi sur les fosses septiques

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Une salle du conseil, très "IIIe République à la campagne"

En été, je "couvre" une vingtaine de communes. Les conseils municipaux sont des étapes obligées. J'aime beaucoup les faire. Les élus se tutoient. Ils ont pris la peine de repasser à la maison pour enlever le bleu de travail et mettre un polo propre. On comprend très vite, sans sous-titrage, qui est de la majorité et de l'opposition, qui veille aux intérêts des agriculteurs ou des résidences secondaires. C'est durant le conseil municipal photographié ci-dessus (une commune sympa et cool) que j'ai pour la première fois entendu parler de la loi sur les fosses septiques.

En Janvier 2006 se déploira la ennième phase de la mise en conformité des eaux usées avec les directives de l'Europe. Pour les stations d'épuration et les réseaux de tout-à-l'égoût obligatoires, c'est fait. La loi a prévu de s'attaquer aux fosses septiques privées en 2006. Un gros morceau. Les stations d'épuration ont beau fleurir, les gens d'ici fonctionnent à la fosse septique individuelle, installées partout dans les années 70 et 80. D'ailleurs, les énormes stations d'épuration intercommunales fonctionnent à peine à 20% de leur capacité dans les communes que je couvre.

Pour faire un recensement du parc des chiottes non-conformes, des tournées d'inspection sont prévues chez les particuliers.  Le maire fait un tour de table: ça passe très très mal. "Ils peuvent essayer, ils rentreront pas chez moi!". Le maire propose de déléguer la patate chaude au comité régional des logements insalubres. Adopté à l'unanimité. Cette histoire d'inspecteurs des chiottes, même s'il y a des subventions à la clef  pour refaire les fosses, c'est une bombe électorale à retardement, ils le savent déjà. Un conseiller souligne qu'avec les ventes et les reventes de maisons, les gens ne savent même plus où est leur fosse septique. Comment les inspecteurs vont-ils faire pour la trouver ? Avec un détecteur à m...?

Très vite, tous les conseils municipaux ont mis ce problème à l'ordre du jour. Et j'ai vu naître doucement, de conseil en conseil, ce qui va faire vos "unes" locales en 2006. La guerre des chiottes ! Au dernier conseil municipal que j'ai couvert (200 habitants), le premier adjoint a carrément déclaré: "Qu'ils viennent! Ils me trouveront avec le fusil!". La saison de la chasse aux inspecteurs des chiottes est officiellement ouverte.

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