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Labourages et pâturages, etc...

Les sociologues devraient s'y intéresser : plus il y a mécanisation des sillons et OGM, plus il y a de fêtes des labours. L’agriculture ne s’aime pas en ce moment. Il lui faut jouer à l’agriculture d’antan au moins trois fois par an pour tenir le coup.

Une fête des labours est une chose très organisée, et toujours égale à elle-même. Vous avez le champ réquisitionné pour faire parking, où vos petites voitures patinent dans la boue. A l’entrée, vous croisez un type que vous voyez souvent à la boulangerie, mais il a passé un costume traditionnel de laboureur: blouse bleue et chapeau à  rubans noirs. Il a gardé ses Nikes aux pieds.

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En haie d’honneur, sur le chemin  qui conduit aux réjouissances, vous avez les voitures d’antan (tractions, Dauphines, Juvas), bien briquées. Je les ai déjà vues dans trois ou quatre fêtes du village. Les mêmes, exactement. Grâce à sa vieille berline, le proprio à son agenda rempli dès le mois de mai, et il voit du pays.  Ensuite, les seigneurs : les tracteurs de collection, des Magnus Fergusson, des John Deere années 50, amoureusement briqués, rouges, bien sûr. Des grappes de retraités stationnent autour. On ne sait pas ce qu’ils ont enduré, à l’époque, en crédit et en difficultés, pour en avoir un ou pas.

Dès le matin, il y a foule. Mine de rien, les fêtes des labours drainent tout un département à eux, sans difficultés. Vous avez les agriculteurs à la retraite, et c’est déjà beaucoup de monde. Toutes les familles avec enfants en bas âge du canton, qui viennent faire voir aux petits les chèvres et les poulets. Difficile d'en voir à la campagne. Ils ont tous émigré depuis longtemps dans les élevages industriels. Enfin, tout le comité d’organisation de la fête, c’est-à dire les trois quarts du village. Plus tout ceux qui ne savent pas quoi faire d’un dimanche de fin d’été au temps un peu incertain. C’est donc bondé.

Après les tracteurs, le bar . Heureusement, aujourd’hui, j'échappe au  plat local, les lambeaux de tripes de brebis roulés, avec un cure dent pour les attraper. Il faut être né sur place pour l’avaler. « Jus de vigne,1€ », propose le panonceau écrit à la main, au stabilo. Peut être n’ont-ils pas la licence IV pour vendre de l’alccol ?

A côté, une mère et son fils tressent des paniers d’osiers, l’air boudeur. On ne comprend pas bien, en les regardant, si ce sont des manouches embauchés par le comité des fêtes pour animer la fête, ou s’ils espèrent faire un peu d’argent en vendant leurs « créations ». Le petit panier d’osier à deux poignées, celui qui était sous tous les éviers de campagne pour les patates, est vendu au prix de 50€.

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Voilà le grand champs, le cœur de la fête, où se déroulent les concours de labours. Je croyais qu’il s’agissait de concours de labours au tracteur : à qui ferait le sillon le plus droit, les retombées de terre les plus harmonieuses sur chaque côté. Non. Il faut labourer un sillon avec une houe du 19e siècle, en un temps donné, sans de laisser dérouter par les chevaux mis à disposition, et en tenant le coup, car il faut des biceps pour arriver de l’autre côté. De différents carrés proviennent des cris (le cheval ne marche pas droit), des applaudissent (il a réussi), La famille et le chien marchent  à côté du concurrent.


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La paire de bœufs, magnifiques, attire tous les visiteurs. Ils sont beaux, vraiment beaux. On les admire, mais personne n’ose vraiment faire une raie de labour avec ces deux monstres presque préhistoriques devant la charue. Leur propriétaire est déguisé en maquignon. En fait, il n’est pas du coin, mais d'un département voisin. Ses deux bœufs , ils les a achetés par amour de la race sélectionnée, pour jouer, pour son plaisir. Ils n’ont jamais rien labouré de leur vie. Ils servent à rappeler au papet la beauté de la campagne de son propre grand-père, quelques vagues souvenirs d’enfance. L’été, il « fait » les fêtes de labour, où ses bœufs ont toujours un grand succès. Il les transporte dans un grand camion. On ne saura pas combien est rémunérée leur prestation, transport compris.

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Labourer avec eux est toute une affaire. Le maquignon et son aide font une démonstration. Il faut claquer de la langue, faire des hue, ho, agiter la badine devant leur yeux. Quand ils consentent à s’ébranler, on entend des bruits de tuyaux d’orgues : ce sont les pachydermes qui soufflent. Et quand ils font demi-tour au bout du champ, empêtrés dans leur joug, c’est une manœuvre de convoi exceptionnel, avec trois hommes à la manœuvre et un à la coordination. Mais on a un petit frisson quand il passe tout près de vous, quand leur souffle effleure vos pieds. 

Motivés, quelques corbeaux se ramènent pour suivre la trace laissée par les charrues dans le champs. Eux aussi doivent avoir des souvenirs d’enfance, ou alors leur grand-père leur a raconté la campagne d’antan. A moins qu’un éleveur de corbeaux apprivoisés ne soit rémunéré par le comité d’organisation pour décorer la fête, là aussi. En tout cas, avec un peu de recul, ça fait bien : les bœufs, le maquignon qui les guide, les corbeaux, un ciel bleu délavé. La photo pour le journal sera bonne.

Et la désinformation va perdurer. On va croire que la campagne, c’est encore comme ça : cieux délavés mais purs, corbeaux croassant, gentils bœufs fumant de sueur,  beiges sur le brun des sillons. J’ai évité d’avoir dans le cadre de la photo la Twingo qui dépasse du parking, et les familles contemporaines en jogging.

A côté du carré où les bœufs d’apparat attendent les apprentis laboureurs, se trouve un enclos interdit : des carrés inégaux et numérotés ont été peints en blanc sur la terre. Est-ce qu’ils vont servir à des concours de mini-labours avec une chèvre apprivoisée, pour les enfants ? Le maître des bœufs m’explique. «  Cette après-midi, il va y avoir une loterie. On mettra les bœufs dans cet enclos, et celui qui aura deviné le numéro des carrés où ils vont chier aura gagné ».

- Pardon ?

- Me regardez pas comme ça, c’est pas moi qui ait eu l’idée. Il me l’ont dit hier soir, au téléphone….

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