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Sans vouloir se moquer… Les toutes petites villes veulent faire comme les grandes. Elles ont des directeurs de cabinet, des points-presse, des communiqués de presse. C’est un peu dur de les prendre au sérieux, quand on croise tous les jours les élus au marché. La première fois, j’ai donc été surprise, en allumant mon ordinateur (sur connexion 56k très bas débit) de voir s’afficher par sursauts sur l’écran une « invitation presse » pour une visite à la mairie de D…, en présence « du député-maire »  pour constater « les travaux d’extension de la mairie ». Bon, d’accord, on y va. A 9 heures précises ? Un samedi ? Bon, on y va.

A 9 h, par un merveilleux matin de juillet, me voilà à D…, sur la place du village. Personne, mais alors, personne en vue. Même pas un chat pour traverser la place.  La mairie est morte.  Le lavoir fait un joli bruit de fontaine dans le silence. La campagne que l’on voit tout alentour est magnifique, juste un peu toastée sous le soleil. L’auberge est fermée.

A l’ombre du clocher, j’appelle les renseignements depuis mon portable. La mairie de D… s’il vous plait. Ça sonne dans le vide. Je l’entends très bien, je suis juste devant. Alors, la mairie de X…, ville du député-maire, s’il vous plait. L’officier d’état-civil qui décroche, une gentille dame que je reconnais à sa voix, est un peu perturbée par mon appel. Oui, il y a bien quelque chose de prévu pour Monsieur Le Maire, elle croit se souvenir, mais il n’y a personne à la mairie. On sent au-dessus de sa tête trois étages vides de mairie somnolente.  Et son appréhension des ennuis que peut causer cette correspondante venue de Paris, perpétuellement perdue sur les routes de campagne, et toujours en train d’appeler pour savoir si c’est bien la bonne heure, parce qu’il n’y a personne…. Ce n’est pas la première fois qu’elle m’a en ligne.

Sur la place du village, il y a une fenêtre ouverte, et des bruits de cuisine à l’intérieur. Le civet doit en être à la phase un. Pardon madame….Une dame en blouse s’approche avec un chien sur les talons. Oui, Elle n’est au courant de rien. Ah bon, il y a quelque chose à la mairie ? Ah bon, la mairie va être agrandie ? Nous partons voir. Finalement, derrière trois engins de chantiers, elle me fait découvrir la véritable entrée de la mairie. Par derrière, par le garage, et le local à poubelles, situés sur la « Place des droits de l’homme ».

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Et soudain, tout s’anime. Il y a le maire de D..., très rural, et son premier adjoint, lui aussi rural, ainsi qu'un type en marcel, shorts et Ray-Bans, avec un appareil numérique pendu au cou. C’est mon confrère, le correspondant local du « grand » journal régional. Et voilà la star, le député-maire de la ville voisine, en polo Lacoste du week-end. Il tient par la main un de ses fils, 6 ou 7 ans, traîné là pour apprendre sur le tas la poltique du terrain.

Je m’informe  sur l’actualité du jour. Le projet d’extension de la mairie consiste en la transformation du garage municipal en bureau du maire et d’un  grenier-entrepôt en salle du conseil. On entend les pigeons roucouler par les trous du toit. Il reste par terre un petit tas de blé sur la terre battue. Ça sera beau, bien sûr. La vieille mairie républicaine, de l'autre côté du bâtiment, sera transformée en bibliothèque et salle à tout faire pour les associations.

Bon, mais pourquoi a-t-on convoqué la presse locale autour de la bétoneuse avant même l’achèvement des travaux ? Mais voyons, c’est parce que grâce au député-maire de la ville voisine, 10 000 euros de la « réserve parlementaire » ont été débloqués et permettent de boucler le budget des travaux!  Le député-maire souligne à très haute voix qu’on ne pourra plus dire qu’il n’y en a que pour sa ville à lui, hein. L’extension de la mairie de D… est là pour prouver que non. 

Le correspondant en shorts est en train de lire quelque chose sur une photocopie que lui a remis l’adjoint au maire. C’est le récapitulatif et le coût des travaux. Des milliers d’euros qui voltigent dans le soleil pour la beauté et la modernisation du monde rural. Et tant pour la salle de réunion, et tant pour la réfection de l’électricité, le tout à l’égoût.

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Le député-maire se fait bien expliquer tout. Son fils se traîne derrière lui. Tout le monde se tutoie, comme sur le foirail. Soudain, le maire de D... se lance  dans une apostrophe au député d’où il ressort qu’il pourrait faire encore bien plus la commune de D…. Encore une poignée d’euros dans cette direction, Monsieur le Député. Même le correspondant local en shorts est estomaqué. « T’es gonflé, toi !» lance-t-il au maire. « Ben quoi, ça sert à ça un député… » répond le maire, sans battre d’un cil.

Ça devient intéressant. Je suis en plein cœur du système clientéliste du député du coin. Voilà pourquoi il est venu Place des Droits de l’homme un samedi à 9h du matin. Voilà comment il les tient. Un petit 5 000 euros pour la reprise du filtre de station d’épuration défectueux. Un petit 3 000 euros de contribution exceptionnelle au goudronnage de l’accès au cimetière ou autre chose. Tous ces voyages en TGV, ces séances de nuit à l’assemblée, ces permanences électorales, finissent là : dans les sous pour ceci ou cela. Il est quoi, finalement ? Le VRP qui va chercher l’argent à Paris. Il est leur obligé et le maire de D… trouve ça normal. On fait comme ça depuis Jules Ferry, par ici.

Le correspondant local en shorts rigole. Il ne doit plus en rester beaucoup quand même, des maires aussi natures que celui de D.... On aura peut-être deviné qu'il ne vote pas à gauche et qu’il penche encore plus à droite que le député, qui, lui-même, risque de verser dans le fossé à force de tenir sa droite. Les élus échangent les cancans  politiques  pendant que la presse locale mitraille les bétoneuses à l' appareil numérique. La communauté de communes voisine, l’ennemie politique (de gauche) a perdu une commune, qui fait dissidence.  Ah, ah, ça leur fait les pieds. Bref, on cause.

Bon, passons au traditionnel vin d’honneur. Il est quand même neuf heures et demie du matin. C’est la première fois que je bois du mousseux avant midi. Le bureau du maire, à cause des travaux, est une joyeuse pagaille. D’un grand carton contenant les restes du dernier repas des anciens, on tire des gobelets, des serviettes en papier, et deux vieux sacs de chips. Au mur, une vieille photo aérienne agrandie du village, en noir et blanc. Les bouchons sautent. Le mousseux fait chchcch dans le plastique des gobelets. Ces messieurs sont galants, ils me servent en premier.

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On sent bien que là, ils se retrouvent en terrain connu. Avant, durant la « visite de presse » entre les rouleaux de placoplâtre de la future salle du conseil, ils ne savaient pas trop bien que dire ou faire. Maintenant , ça va tout seul. Avec leur verre de mousseux en main, l’autre main posée sur la hanche, ils retrouvent leurs habitudes. On parle des textes qui se couvent à Paris, des nouvelles réglementations sur l’énergie éolienne. Est-ce que ça pourrait être intéressant ? Entendez : est-ce qu’il y a quelque chose à gratter ?

Le député-maire  passe en mode conférence à Science po, cite les alinéas, les amendements, le prix au Kwatt/h des énergies renouvelables, la date du vote au Sénat. Les visages du maire de D... et de l’adjoint se calent confortablement sur leur menton, dans l’encolure de leur chemisette à carreaux, sereins. Ils sont heureux d’avoir bien investi leurs votes. Derrière leurs petites lunettes d’élus, ils contemplent en quelque sorte leur chose. Le député-maire, un teigneux par ailleurs, n’a jamais été aussi aimable. Je vois en filigranne la balance des pouvoirs, dans le bureau temporaire du maire, sur fond de blés blond l’Oréal que l'on voit par la fenêtre. Il est leur vassal.

Un cran plus bas, dans mon champ de vision, il y a  le fils du député. Les coudes plantés sur le bureau du maire, il somnole et bouge les lèvres en lisant les petites lignes de l’étiquette sur  la bouteille de mousseux. J’ai l’impression que celui-ci ne fera pas de politique locale. Il aura ce vague souvenir poisseux de gamin tiré du lit trop tôt un samedi matin pour visiter avec papa la mairie de D…en chantier . Mais je peux me tromper.