04 juillet 2005
Non à la station d'épuration !
La zone du conflit
(Pour la photo, je ne peux pas faire plus précis, je vais avoir des ennuis...)
C'est mon premier reportage. Et c'est du lourd... Le rédacteur en chef m'a appelée en personne pour me confier cette enquête. Un grand classique de la vie locale puisqu'il s'agit d'un projet de station d'épuration.
Je me rends sur les lieux. Dans une combe au creux des bois m'attendent les opposants. En fait, l'association nouvellement créée est composée d'une seule famille. Celle qui va voir surgir devant sa maison une "unité d'épuration". Sans parti-pris, ils ont vraiment de quoi être vénères.
Les X... sont de fervents écologistes. Ils ont acheté ce terrain parce qu'il était loin de tout, en pleine nature, le long d'un ruisseau de montagne. Lui fait dans les arts martiaux, elle dans la médecine chinoise. Avec leurs deux enfants, ils ont construit pratiquement de leurs mains une maison respecteuse de l'environnement. Il me font visiter. Tout est naturel. Les murs sont composés d'un agglomérat de paille compressée et de torchis. Elle est isolée au chanvre. Le bois y règne partout. Pour la façade orientée au sud, ils ont même construit un mur spécial: paroi extérieure en verre, interieur en terre compressée. C'est un procédé antique: la terre spéciale stocke la chaleur et la rediffuse dans la maison. L'été, un auvent feuillu empêche le soleil de taper sur le mur et les habitants de cuire à l'intérieur. Ce sont des perfectionnistes. La jeune femme a l'habitude de méditer dans un véritable tipi indien, au bord du ruisseau. Tout, absolument tout, des couleurs à l'orientation des fenêtres de la maison a été conçu en fonction de la nature et du Feng Shui. Une fortune est passée dans cette maison parfaite.
Ce qu'ils ignoraient (et qu'on leur a soigneusement caché): la commune projettait depuis longtemps de faire une petite station d'épuration dans le champ voisin, pour rendre constructibles des parcelles situées plus haut, derrière un rideau d'arbres. Pendant deux ans, les conseils municipaux où il était question de la future station d'épuration se sont succédés. Personne n'a moufté. Et eux-mêmes, il faut le dire, ont très mal joué. Vivre obstinément isolés, être "des gens un peu bizarres de la ville", ça ne pardonne pas à la campagne. C'est l'institutrice de leur fille, il y a quinze jours, qui les a mis au parfum, alors que le début des travaux approche.
Bien sûr, ils sont désespérés. Leur maison ne vaut plus rien. Leur vie va être gravement polluée. Ils ont décidé de réagir, de fonder une association, d'appeler la presse, de se battre. Mais je comprends vite à leur discours raides qu'ils partent perdants. Le monde est pollué, les gens sont méchants, tous les politiques sont pourris, la presse aussi.
Je vais voir la maire. Je ne suis pas très bien reçue. "On a fait ça entre nous", me dit-elle candidement, mais le plus sérieusement du monde. C'est bien révélateur de sa commune, et de beaucoup d'autres dans le coin. Déjà, afficher le compte-rendu des conseils municipaux leur est pénible, tant ils font tout "entre eux". Contrainte et forcée, elle me montre le dossier, les budgets, le modèle de station d'épuration choisi, les accords de la DDE. Il n'y a plus rien à faire. Il reste juste les entreprises à sélectionner. Pourquoi ne pas avoir au moins informé verbalement les X..., quand ils ont acheté le terrain? Ou pendant l'enquête publique? "Ils avaient qu'à venir à la mairie. C'est affiché". C'est vrai.
Elle se radoucit un peu. Elle m'explique que sa toute petite commune est obligée de grandir, donc de construire, pour garder l'école, les budgets, les subventions. Or, on ne peut plus construire sans raccord à la station d'épuration, de nos jours. Mais pourquoi devant chez les X...? C'est une longue et ténébreuse histoire où se mêlent les conflits d'héritage, les intérêts de certains notables, le dégré d'inclinaison de la pente pour les tuyaux. Je comprends que les X..., isolés, sans protection, sans importance, et surtout, "étrangers" de la ville, ont vite été choisis comme les dindons de la farce.
Après, c'est la routine. Appeler la DDE, la DDA. Ils doivent avoir l'habitude des opposants aux stations. Ils me rabattent vers un "délégué communication" qui ne sait même pas où se trouve la commune en question. Mais si la DDE a donné son accord, c'est que le dossier était formidable. J'appele le maître d'oeuvre en charge des études préliminaires. Il n'est jamais au bureau, toujours en cavale d'une station d'épuration à l'autre. C'est le plus gros fournisseur d'épuration du canton. Le modèle de station qu'il a choisi pour eux est le plus économique, car la commune n'a pas beaucoup de moyens, vous comprenez. Je crains le pire pour les X...Y aura-t-il des odeurs, des débordements dans le ruisseau? Non, bien sûr.
L'article est paru La maire s'est fendue à contre-coeur d'une réunion publique d'information. Les X... en sont sortis encore plus amers. Selon eux, le modèle de station d'épuration choisi est le plus polluant, celui qui vieillit le plus mal. Il ne m'ont pas pour autant remerciée des pistes et des adresses que je leur avais donné pour tenter un ultime baroud d'honneur. La presse est pourrie, comme tout le reste.
Le rédacteur-en-chef n'a pas eu à retoucher un seul mot de l'article. Toutes les parties étaient citées, il y avait des conditionnels partout, rien ne dépassait de mes opinions. C'est un pro de l'opposant : il gère en même temps ceux du projet de centre de tri des ordures, du site d'enfouissement de déchets nucléaires, de diverses stations d'épuration, de l'arrosage agricole, de la déviation. Il a bien connu ceux du TGV. Mais j'ai découvert que la petite presse locale ne craint pas tant que ça l'erreur du journaliste qui provoque un cinglant droit de réponse des autorités. Publier un droit de réponse du préfet, ça donne du poids, ça relance l'affaire, c'est bien.
18 juillet 2005
Merveilles cachées
Ce plafond peint et décoré de motifs floraux date de...1624 (il est signé). Le maître de maison avait fait des frais pour recevoir Louis XIII (une nuit). Les demeures historiques ne sont pas rares en France, mais elles le sont dans mon secteur. La roche nue et médievale est plutôt son genre de beauté. D'où mon impression d'avoir eu accès à un secret élégant et très bien gardé. Peut-être même à un trésor.
Tout a commencé par un article historique sur le patrimoine de la ville. L'été, pour permettre aux bureaux du journal de fermer quinze jours, les localiers doivent préparer des articles à l'avance. Le sujet "patrimoine" intemporel est le bienvenu. Le seul grand homme de la ville voisine est l'un des fondateurs de l'école d'équitation française. Ce personnage Renaissance à barbe blanche fut le premier à recommander de traiter les chevaux avec douceur. Car la gentillesse est aux chevaux comme la fleur au fruit, qui, une fois arrachée, ne repousse jamais (je cite de mémoire). Voilà l'homme qu'il me faut pour mon article.
Prise d'un accès d'audace qui, apparemment, n'a jamais frappé aucun localier, je téléphone à la famille qui occupe actuellement sa demeure. Et je demande à visiter...Sans doute estomaquée par mon culot, la famille accepte. Le jour dit, je rencontre la maîtresse des lieux, une très vieille dame aveugle et charmante. Une résistante, par ailleurs. Parce qu'elle savait parler allemand, elle fut embauchée comme traductrice par l'occupant, et rendit de grands services aux maquisards en caftant.
J'ai visité la maison avec sa fille. Un salon inouï, aux décors Renaissance consacrés à la danse et à la musique, où la famille a installé ses bergères et son canapé contemporains, et c'est tout, m'a-t-elle dit. Repertorié à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques, ce salon n'a jamais interessé personne depuis, jamais été ouvert pendant les journées du patrimoine, jamais photographié par les adjoints à la culture, qui n'y ont jamais mis les pieds. C'est délicat, en province, de pénétrer l'intimité des gens. De plus, cette maison appartient à la famille d'un maire de la ville, mort depuis longtemps, mais d'un tout autre bord que l'actuel. Bref, on ne visite pas. Dans le salon se trouvent deux très intéressantes grandes gravures encadrées, représentant Richelieu, et Louis XIII. D'où viennent-elles? Personne ne le sait. Je dirais qu'elles ont été données directement par les intéressés au maître de maison, à la place de fleurs ou de chocolats. Mais personne ne va me croire.
Le salon, au moins, a été inventorié quelque part, sous Malraux. Mais le reste...Comme le garage. Autrefois, on entrait dans la demeure par le parc et non par la rue, comme actuellement. Les entrées d'honneur, au niveau du jardin, sont donc aujourd'hui un garage, où le jeune homme de la maison range son bric-à-brac. Et quel garage! Les voûtes et les murs sont entièrement recouverts de perspectives et décorations en trompe-l'oeil,sur panneaux de bois. Comment ont-elles résisté à quatre siècles d'abandon? Mystère.
Le plafond du garage...
Ce n'est pas fini, bien sûr. Rappelons-nous qu'il s'agit de la demeure du fondateur de l' école française d'équitation. Or, que voit-on en sortant du "garage", sur la gauche? Un trou dans la roche donnant sur...les écuries, dans leur jus, intouchée depuis (quasiment) cette époque. J'y ai vu, à la lueur du briquet, des instruments et des accessoires pour chevaux,abandonnés là depuis toujours. J'imagine qu'ils rendraient fous les collectionneurs. Rien n'a été touché, car personne ne s'est plus intéressé à l'équitation dans cette maison après le départ du grand homme pour la Cour. Depuis les écuries, on débouche sur un souterrain, qui communiquerait avec les remparts et le chateau-fort, dans un amoncellement de pierres intouchées depuis...la destruction des remparts, sous Louis XIII, toujours lui. Alors que les historiens locaux se cassent la tête pour reconstituer l'histoire architecturale de la ville et de ses remparts, faute d' archives, aucun n'est jamais venu ici et n'était au courant de l'existence du souterrain.
Il ne faut pas oublier, au fond du jardin, ce pavillon abandonné. J'ai averti les historiens locaux, mais je doute qu'ils osent aller voir de plus près.La famille propriétaire ignorait tout de l'histoire du grand homme.
Le plus étrange? La jeune fille de la maison, sans rien savoir de ce passé, n'a qu'une passion: l'équitation.
Je n'ai pas parlé de toutes ces merveilles mystérieuses dans l'article (trop court), juste du bon écuyer à barbe blanche.Je l'ai titré "L'homme qui aimait les chevaux" car Robert Redford est plus connu que lui. Je ne suis pas sûre que les lecteurs s'en souviennent. C'est pour un autre genre de presse.
22 juillet 2005
La bénédiction de Saint-Christophe
C'est un des grands moments de ma nouvelle vie de localière.
J'avais vu une affiche collée à un arbre, "Fête de Saint-Christophe". Sachant que le journal est lu par une majorité de vrais catholiques (messes, pélerinages, rencontres du rosaire), c'était un devoir professionnel d'y assister, même si je suis née protestante. Quelle aventure! Formidable.
Saint-Christophe est célébré dans une minuscule chapelle, perdue dans les montagnes. Perdue à un point que j'ignorais. Depuis la vallée, j'ai suivi un vague fléchage vers un chemin forestier défoncé. Très vite, je me suis inquiétée. Ma petite voiture n'y arrivait qu'en première. Et ça montait toujours, encore, toujours. Vous connaissez cette sensation d'être à des heures de la première trace de civilisation, en entendant les pierres rouler dans le ravin? C'était ça. Très beau, bien sûr, mais interminable. Le téléphone portable ne trouvait plus de réseau, c'est dire. Une demi-heure plus tard, au fin fond de la montagne, que vois-je, cahotant devant moi? Une magnifique Caravelle décapotable de collection, rouge baiser. Elle aussi montait vers Saint-Christophe. Mais où est-il? Encore plus haut, j'ai trouvé des citadins endimanchés, assis sur leur voiture au bord du chemin, désespérés."On voulait faire la saint-Christophe, mais là, on va pas y arriver...". Je les ai pris derrière moi, dans mon nuage de poussière, et on y est arrivés.
C'était aussi bondé qu'un parking de super-marché. Dans un spectaculaire cirque de montagnes, une toute petite chapelle, grande comme une cuisine, et des centaines de voitures garées autour. La messe venait de s'achever. J'arrivais juste à temps pour la bénédiction.
Jamais je n'ai vu ça. Rappelons que je ne suis pas catholique. Les deux cents de personnes qui s'étaient déplacées n'étaient pas venues pour le fun d'une randonnée d'été, mais vraiment pour la bénédiction et l'assurance Saint-Christophe contre les accidents. En mitraillant le bon père qui officiait avec un rameau de buis et une coupe d'eau bénite, je voyais chaque propriétaire de voiture bénie effectuer consciencieusement un signe de croix, et certains mêmes s'agenouillaient.
Parmi les voitures bénies, un camping-car, la merveilleuse Caravelle Rouge Baiser, des 2CV, des 4x4, des voitures de tous les jours venues de tous les départements environnants, et aussi pas mal de motos et de mobylettes. Les petits jeunes ont réussi à monter jusqu'à ce Golgotha on ne sait pas trop comment. Visiblement, ils tiennent à l'assurance St Christophe. Avec eux, le curé a été particulièrement paternel. "Vous ferez bien attention, hein?". "Oui, mon père". Il faut savoir qu'à la campagne, la mort sur la route ravage la jeune génération. Les cimetières sont des crèves-coeurs. Les tombes très neuves et très fleuries, parfois décorée d'une mini guitare électrique, sont toutes celles de jeunes victimes de la route. Parfois, elles contiennent des couples d'amoureux, morts ensemble en revenant du bal, et inhumés ensemble par leurs copains et leurs familles.
J'ai demandé à l'enfant de choeur, qui tenait si fièrement la coupe d'eau bénite, d'où il venait. "Je suis de Paris, je fais ça juste aujourd'hui". On voyait à son visage qu'il vivait un grand moment de son enfance.
Chemin faisant, dans le parking, le curé m'a demandé si je voulais faire bénir ma propre voiture.
- Eh bien...D'abord, je suis protestante. Et ensuite, c'est une voiture de location.
- ça ne fait rien.
Ma petite voiture blanche a eu droit à une bénédiction royale, d'où il ressortait que j'étais un vaillant messager, courant sur les routes pour porter l'information aux lecteurs d'un journal (catholique), et qu'à ce titre, j'avais vraiment le droit à la police complète des assurances Saint-Christophe. Je bichais, mais je n'ai pas osé photographier cette bénédiction personnelle.
Tout le monde s'est réuni sous les pins pour l'apéritif. Les bouteilles avaient réussi à monter, elles aussi. Était présent un curé très âgé mais gaillard, natif d'une ferme proche, qui a beaucoup fait pour restaurer la chapelle et relancer les bénédictions de St Christophe. Quand je lui ai demandé de faire une photo souvenir, il a automatiquement levé son verre plein à ras bord de Pastis pas vraiment dilué. J'ai eu une hésitation. Mais ici, ça ne choque personne.
Ce fut une journée magnifique dans un cadre magnifique. J'ai appris plein de choses des villageois. L'existence d'une source miraculeuse, dédiée à la Vierge. Un litige communal. Les raisons de la haine qui divise le village de Saint Christophe et le bourg voisin. "Vous avez vu? Ils ont barré exprès l'accès à la route, avec leur marché du dimanche, pour dérouter les pélerins". Et plein d'autres choses.
Quand j'ai annoncé au garage qui me loue la voiture qu'elle avait été bénie par Saint Christophe, ils m'ont prise pour une folle.
11 août 2005
Les auxiliaires de vie
Tout, plutôt que quitter son village...
J'ai fait aujourd'hui un article sur l'ouverture de la nouvelle permanence des aides à domicile, dans les locaux de l'ancienne poste. Il n'y a plus de poste dans ce village. Mais il y a de plus en plus de personnes âgées. Et donc, de plus en plus d'aides à domicile. Encore un sujet qui échappe pour l'instant à la grande presse, nationale ou pas. J'ai la grisante impression, et même la certitude, de voir naître, à la source, un futur "sujet de société".
J'ai vu s'ouvrir dans mon village, il y a quinze ans, la petite association qui gérait l'aide familiale en milieu rural. Cinq dames de la campagne, dont les enfants étaient grands, travaillaient quelques heures par-ci par- là pour soulager ponctuellement les familles nombreuses, les grabataires, les veuves isolées. La présidente (une bénévole catholique) faisait les dossiers et la compta chez elle. C'est toujours la même. Mais aujourd'hui, elle dirige (toujours bénévolement) une entreprise de vingt-cinq "auxiliaires de vie" salariées, sans compter les remplaçantes et les "volantes", un budget très important, des kilos de formulaires, des textes réglementaires de haut vol.
Que s'est-il passé? La bascule démographique, déjà bien visible à la campagne. Et l'effondrement des structures familiales campagnardes. De plus en plus de seniors qui vivent seuls, de plus en plus d'Alzeimer, de plus en plus de soins palliatifs, de fins de vie assistées, de maintiens à domicile...Mais surtout, il y a l'APA. Allocation personnalisée autonomie. Beaucoup de retraités à petits revenus dans le coin y ont droit.
Du coup, le paysage de l'emploi a complètement changé. Cette association doit bien être le premier employeur du village depuis l'incendie de l'entreprise qui conditionnait des oeufs frais. Les petites jeunes filles ne se donnent plus la peine de faire un BTS secrétariat, qui ne les mènera à rien. Elle font un bac pro ou un BTS nouveau genre, "services à la personne". On y apprend la gériatrie, comment retourner un grabataire dans son lit pour lui éviter des escarres, comment manipuler un lit médicalisé.
Dans la pratique, elles font le ménage et la cuisine, les courses, vident les pots, vérifient s'il reste assez de couches pour l'incontinence et si le médecin a bien renouvelé l' ordonnance. Elles font aussi beaucoup de "lien social". Souvent, elles parlent très fort car leurs employeurs sont très sourds. Le matin de 7 à 8, elles font "le lever" d'une personne. Puis le ménage et la cuisine d'une autre. Puis d'une autre l'aprés-midi. Et les courageuses "font les nuits" des Alzeimers ou des grands handicappés.
Elles ne s'en plaignent pas, au contraire. Ce qui leur importe: rester au village. Elles détestent toutes la ville. Elles n'ont jamais connu l'entreprise, la vie de bureau. Elles aiment la variété de ce boulot,qui les conduit chez des retraités aisés des résidence secondaires. Murs de pierres apparentes, écran plasma...Puis chez une veuve d'agriculteur, où, parfois, les poules perchent dans la cuisine. Souvent, c'est leur premier emploi, juste après l'école. Un décès parmi leurs employeurs, c'est triste, mais elle ont eu une formation à ce sujet. C'est surtout grave pour leur feuille de paie.
Dans cette corporation moderne des auxilliaires de vie, j'ai vu des choses assez tristes durant l'été. Ces tout petit boulots, tissés à coup de deux ou trois heures de ménages, sont très convoités. Chaque été, des remplaçantes arrivent, espérant être embauchées en septembre. Chaque année, elle sont déçues. Les jeunes filles du village ne lâchent pas le morceau. J'ai rencontré des mères de famille poussées au sud par le chômage, de Lorraine ou des Ardennes, qui attendaient les larmes aux yeux la fin du CDD. Etre auxilliaire de vie pouvait leur éviter l'enfer des ramassages de fruit ou de légumes, les patrons qui hurlent sur les gitans et les Marocains, leur malaise de piquer leur petit boulot à des lycéens qui ont l'âge de leurs enfants. La campagne n'est pas douce, bien au contraire, pour les réfugiés du chômage des villes.
Ce n'est que le début. Les lois Borloo vont encore accentuer l'importance des associations rurales dans le "service à la personne". La présidente a fait l'acquisition d'un logiciel pour les fiches de paie. Elle a embauché une bac +2 en RH. Le maire a été contacté par des gens de la ville pour un projet de maison de retraite privée sur sa commune. Il est d'accord. La vieillesse, c'est une mine d'emplois.
14 août 2005
Le pélerinage à Notre-Dame
Je ne sais pas ce qui m'a pris. J'ai décidé de faire du zèle et de flatter les penchants catholiques de mon journal en suivant un pélerinage le 14 août. Comme je suis protestante, ce sera exotique pour moi.
Malheureusement, il pleuvote. Le pélerinage est-il maintenu? Oui, deux voitures sont garées devant l'église, lieu du rendez-vous. Exceptionnellement, en raison de la météo, on montera en voiture jusqu'à la fin du chemin carrossable. On verra si d'autres pélerins attendent là-haut. Par beau temps, ce pélerinage nocturne est une jolie promenade pour dames, au son des grillons.
Mon village a sa propre madone, au sommet de la plus haute colline, d'où l'on "jouit d'un fort beau panorama", comme disent les cartes postales. Un évêque du siècle dernier a lancé une souscription publique pour commander la statue. La paroisse s'était distinguée dans la lutte contre les "rouges", les laïcards et les franc-maçons. Il fallait la récompenser. De la plus proche gare, des centaines de boeufs se seraient relayés sur neuf kilomètres pour traîner la dame blanche jusqu'au mont qui porte maintenant son nom.
Au lieu du rendez-vous, sur le sentier forestier, il n'y a pas foule: juste un monsieur en jogging, accompagné de ses deux enfants. Il y a donc eux, la "dame de la paroisse", son mari, leurs nombreux enfants, leurs cousines (deux adolescentes) et moi. Une colo, quoi.
Et ça commence. Juste à côté des voitures, la dame de la paroisse entame une prière à Marie, reprise en choeur par tout le monde, en cercle autour d'elle. Sauf moi, qui ne connaît pas les paroles. Je suis mal à l'aise. Je ne connais ni le scénario, ni les répliques. J'ai aussi peur d'avoir un fou-rire. La dame annonce que, étant donné qu'il pleut, on ne fera pas les traditionnelles neuf ou douze stations durant l'ascension, juste une. Tant mieux.
A la lampe de poche, la troupe s'enfonce dans les bois. Je bavarde poliment avec la dame de la paroisse pour essayer de briser la glace. Ils savent qui je suis, mais ils savent aussi que je n'ai pas la même religion, que je viens de la ville, etc. Par ici, les castagnes entre papistes et parpaillots ont laissé des traces. La précédente correspondante était très active dans la paroisse, elle. Les enfants courent loin devant nous en criant. Les deux adolescentes sont à la traine et chuchotent entre elles.
A mi-chemin, nouvel arrêt. Neuf ou douze fois "Je vous salue, Marie", en boucle, à la lueur des lampes de poche. Sur l'étroit sentier, je suis littéralement collée à eux et à leurs répons parfaitement coordonnés. Je reste muette. La pluie goutte des chênes sur les Kways. C'est une nuit très noire. Je ne sais plus où me mettre.
On repart. J'apprends que le monsieur en jogging est pompier volontaire et qu'il connaît ma mère. Il lui a vendu le calendrier des pompiers. Enfin, un sujet de conversation ! Nous arrivons au sommet, sur la crête où Notre-Dame a été posée sur un piédestal, comme une mini-statue de la liberté. Le pompier ouvre le local technique pour allumer la lumière. La statue s'illumine. C'est saisissant. Toute seule dans la nuit, avec un halo derrière son voile blanc.
Autrefois, elle était illuminée toute la nuit. J'aimais beaucoup repérer sa tache lumineuse, au-dessus des bois, depuis la plaine. La foudre a réglé leur compte à trois installations électriques successives. Je suggère à la dame de la paroisse un éclairage alimenté par panneaux solaires. L'idée lui plaît beaucoup.
Et c'est reparti. Je vous salue Marie, neuf, dix, douze fois, et des Notre Père aussi. Cette fois-ci, on chante en plus. Je m'éloigne dans l'obscurité, à l'écart. Les deux ados, en pleine crise d'ado, se sont assises derrière la statue et parlent fort, pour embêter les parents. Entre deux prières, ils les rappellent à l'ordre. Je me sens moins seule, avec ces rebelles. La plaine est plongée dans l'obscurité. On ne voit rien, mais on sent la masse des arbres qui écoutent eux aussi, autour de nous. Ce bois a toujours été décrit comme "un bois à vipères". D'autres disent qu'il est riche en truffes. D'où, peut-être, la fable des vipères, pour éloigner les truffiers.
Entre deux rafales de prières, j'essaie de prendre des photos, au flash, sans flash. Il faudra revenir demain, lors de la messe en plein air du 15 août, pour faire une photo potable pour le journal. En noir et blanc, la vierge dans la nuit ne rendra rien.
Enfin, c'est fini. On redescend. Je sens bien que je les ai gênés dans leurs dévotions.
La messe en plein air du lendemain, aux pieds de la madone
Le lendemain, tout va beaucoup mieux. Il fait beau. La messe en plein air aux pieds de la même statue a attiré une foule. J'observe l'institutrice de l'école privée - une fille sublime - tandis qu'elle s'agenouille sur l'herbe pour prier avec une passion surprenante. Le renouveau charismatique catholique a frappé jusqu'ici? La dame de la paroisse, celle du pélerinage, accompagne les chants avec sa guitare.
Les photos rendent magnifiquement, de véritables cartes postales. Pour me faire pardonner je ne sais quoi, peut-être d'avoir violé leur intimité religieuse, je prends des photos de tout le monde et les offre par email, comme souvenir du 15 août 2005.
Le journal a publié la photo, et le texte où je faisais du pied à la mairie pour que l'éclairage nocturne de la madone des bois soit refait.
22 août 2005
Qui veut adopter un vieux cheval?
La jument aveugle
A la limite de mon territoire - on peut même dire carrément sur les plate-bandes de Georgette, la correspondante du secteur limitrophe - se trouve une grande pancarte. « Pension et retraite pour chevaux ». Retraite pour chevaux ? Retraite comme maison de retraite pour vieux chevaux ? Je l’avais vue en émergeant des bois au volant de ma petite voiture, après ma visite au chantier de la retenue d’eau agricole - un reportage qui ne s’oublie pas (voir 8 juillet). J’avais vu des chevaux, à l’age indéfini, méditant dans de grands prés en bordure de la nationale. J’avais pensé qu’en temps de disette de nouvelles, cela ferait un sujet pour le journal.
Par un jour de pluie à la fin d’août, ce temps de la disette arrive. Pas de bal, pas de conseils municipaux, pas de foires à la brocante, pas de litiges de voisinage. J’appelle donc la pension chevaline. Une voix bourrue au téléphone. C’est le propriétaire de la maison de retraite. Oui, ils sont vieux. Oui, c’est comme une maison de retraite pour humains. Et à ce propos, ça tombe bien que je l’appelle, il a des soucis avec la mairie. Rencontrons-nous. Un beau litige, ça tombe très bien.
C’est l’un de ces dimanche après-midi gris et pleuvotant, une bouffée d’automne en plein été, triste comme une rangée de peupliers sur un ciel couvert. En voyant Frédéric, on ne comprend pas tout de suite : mécanicien à temps plein dans la vie active, que fait-il avec vingt-cinq vieux chevaux dans ses prés ? En plus, il n’a pas de bottes d’équitation, il fume, on le classerait plutôt, à vue d’œil , dans le milieu de la moto ou le tuning. C’est une longue histoire.
Frédéric, son ex-femme, et leurs enfants, aimaient les chevaux et avaient envie de faire « quelque chose » avec eux, mais quoi ? Ils vivaient sur un beau morceau de terrain, sous les bois de La Beaume. Ça, c’est un des luxes dont les gens d’ici sont totalement inconscients. Parce qu’il y a du foncier, des hectares, on peut un jour s’inventer une double vie, faire des choses qui cassent le train-train. Un jour, ils voient à la télé un film avec Fernandel, Heureux comme Ulysse, qui, justement, raconte le combat d’un homme pour sauver un bon vieux cheval promis à l’abattoir. C’est le début de l’aventure : Frédéric ouvre sa maison de retraite pour chevaux et une association parrainnée par Jean Rochefort. Il a accordé son parrainage mais n’a encore jamais mis les pieds dans le département.
La maison de retraite n’a pas tardé à être prise d’assaut. A la campagne, on met les vieux canassons au pré. C’est un pacte mutuel qui ne se discute pas. En ville, c’est une autre histoire. Quand le beau bai commence à s’essouffler dans les côtes ou à boiter, les propriétaires de chevaux tombent de haut. Quand le directeur du manège soupire qu’il va falloir trouver une solution, ils n’en trouvent pas. Les rares centres « hypo-gériatriques » agréés par le ministère de l’agriculture sont pleins et hors de prix. L’abattoir est proposé pour régler le problème. On comprend bien que ce ne soit vraiment pas possible.
Debout sous un auvent, en attendant que la pluie s’arrête, Frédéric dit que, souvent, ce sont les vétérinaires qui coupent court en racontant une fable au propriétaire angoissé. Je connais quelqu’un de bien qui le gardera dans son pré pour rien, ne vous en faites pas, signez ici. Ce sont eux qui appellent l’équarrisseur, pour que tout le monde puisse dormir tranquille.
L’autre solution pour les maîtres fidèles au cœur tendre, c’est la province. Les pensions sont moins chères. Alors, la pension a bien vite été remplie, par le seul bouche à oreille. Frédéric a eu jusqu’à 35 chevaux. Et c’est beaucoup trop, il ne le fera plus. Il s’en occupe seul, avant son travail, c’est-à dire à 6 heures du matin, et après, à la nuit tombée. Il héberge un retraité du Cadre Noir de Saumur, un ex- champion de saut d’obstacles, un ex-trotteur des champs de course, et puis le tout venant : des malades, un cheval borgne, à l’œil crevé par une branche, des asthmatiques, des arthritiques, un clown caractériel, une petite troupe cabossée. Et même un cheval à sabot orthopédique. Ça existe.
Frédéric et sa nouvelle compagne me font visiter. Elle est mince et sauvage, fume des cigarettes roulées à la main. Une pré-ado traine dans les parages : la fille de Frédéric. Elle est folle de chevaux, et a choisi de vivre avec son père après le divorce. Les garçons, plus petits, sont avec leur mère. La tribu de chevaux éclopés nous regardent en silence. Frédéric dit que c’est peut être à cause d’eux que tout s’est mal terminé, mais peut-être pas.
On visite. C’est une vieille maison dont les dépendances ont été reconverties en énormes boxes. Ni ferme, ni manège, ni maison de campagne. Un paradis du bricoleur avec des pots de fleurs à la fenêtre des boxes. Les chevaux sont aux champs, derrière la maison, sauf quatre ou cinq qui restent dans le pré clôturé, à portée de vue. C’est bizarre, il y a des rangées de vieux pneus couchés le long des clôtures. Ces pneus sont pour Neige, une jument grise. Qu’est ce qu’elle a ? Neige a 18 ans et elle est aveugle. Une maladie des yeux. Les pneus lui permettent de repérer le parcours jusqu’à l’étable, de savoir qu’elle s’approche des clôtures pour ne pas s’éraffler sur les barbelés. Frédéric va chercher quelque chose sous un hangar. Il revient avec une cagoule bleue, qu’il lui passe sur la tète. Neige à l’air d’une condamnée à mort prête pour l’abattoir. Non, c’est juste pour protéger ses yeux des mouches et des insectes. Elle n’a plus de sensation aux yeux et aux paupières, elle ne les chasse pas. Les bêtes lui filent des maladies. Neige a son petit caractère, on la comprend avec son infirmité, mais elle aime toujours se promener. Frédéric l’a emmenée sur les sentiers de montagne derrière la maison. Il parle de la confiance absolue qu’elle lui accorde quand il la guide sur les rochers.
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Que n’ont ils pas fait pour l’aveugle? A cause de sa cécité, Neige ne sait plus reconnaître le jour de la nuit. Dans les box, elles embêtaient les autres pensionnaires en bougeant et en hennissant toute la nuit. Alors, ils lui ont mis une radio. Quand la radio marche, c’est le jour, on peut s’agiter. Quand la radio est éteinte, c’est la nuit, il faut faire dodo, ne pas faire de bruit. Il paraît que ça marche. « Quelquefois, on délire. On se dit qu’on devrait leur mettre la télé dans les box, l’hiver, pour qu’ils puissent regarder Les feux de l’amour, comme les petits vieux ».
La vieillesse des chevaux est imperceptible et élégante : toujours droits, toujours dignes. En juin dernier, la pension a perdu sa doyenne, Dixie, morte de sa belle mort dans son sommeil. Trente huit ans ! Un cheval moyen ne vit guère au-delà de vingt ans. Ils n’ont pas pensé à appeler le livre Guinness des records. La Jeanne Calmant de l’écurie avait un pote, un petit jeune de dix-huit ans. « Elle était maigre et marchait à tout petits pas, comme une mamie. Elle avait un sale caractère. Mais lui la suivait partout. Les derniers jours, on a senti qu’elle partait. On s’est demandé comment Billy allait réagir. Pendant un ou deux jour, il a flotté, du genre, où elle est passée, la vieille ? Et puis il a repris sa vie ».
Une chose est sûre, Frédéric ne prendra plus jamais en pension des étalons. Vieux ou pas, ils portent la poisse. L’un d'eux est isolé dans un enclos. Après ce qui s’est passé cet été, il y a peu de chance qu’il aille se promener sur la montagne, celui-là. La pension compte deux étalons. Tous deux blancs, tous deux maigres, tous deux vieux. Mais l’âge ne fait rien à l’instinct. Cet été, une clôture défectueuse a permis aux deux étalons de se mesurer pour le territoire et la horde. Ce fut un carnage. Ils se sont lacérés à coup de dents et de sabots, fracturés des côtes, arraché les lèvres. Un incident effrayant, dit Frédéric. Il ne sait plus comment il a réussi à les séparer, mais ils se seraient battus jusqu’à la mort sans problèmes. Le vétérinaire, appelé en urgence, a eu du boulot. Heureusement qu’avec le temps, la pension a trouvé aux alentours une vétérinaire qui a bien voulu se former sur le tas à la gériatrie équine. C’est rare.
Séparés et recousus, les deux étalons ont été mis aux arrêts, chacun de son côté. Les rentrer à l’étable le soir est toujours un moment délicat. Frédéric a un truc : la carotte sortie de la poche quand les deux étalons passent à proximité l’un de l’autre, dans le couloir des boxes. Entre un harem et une carotte, les vieux étalons choisissent sans hésiter la carotte. Mais entre la carotte et la castagne, souvent, ils préfèrent la castagne.
Il pleut sérieusement maintenant. On ne peut pas aller voir les vingt autres chevaux, dans les prés alentour. L’été, ils restent aux champs, l’hiver, Frédéric et sa fille les rentrent à l’écurie tous les soirs.
C’est juste cette solitude un peu poisseuse qui inquiète Frédéric. Pour la combler, il songe à des parrainages. Contre quelques heures de travail, la possibilité d’adopter un vieux cheval. On ne peut pas les monter, à leur âge, juste s’en occuper. La fille de Frédéric n’est pas d’accord. Elle pense que les chevaux se fichent des humains, qu’ils vont mieux sans. Frédéric dit qu’au contraire, ils sont intéressés par l’homme, qu’ils ont besoin de contacts, ou du moins, de ne pas perdre l’habitude de les fréquenter. Il rêve de parrains dévoués et bénévoles qui viendraient le dimanche pour les promener en file indienne sur les sentiers de montagne.
A l’intérieur de la maison, on s’asseoit . Quelques plantes vertes agonisantes, des baffles de stéréo enveloppées. Le déménagement se prépare. C’est une maison peu confortable, juste un lieu pour manger et dormir. Cette famille-là n’est pas cosy. Avec le divorce, Frédéric est obligé de vendre la maison pour partager les biens du ménage avec son ex-épouse. Il garde les terrains tout autour, pour les chevaux. Mais il est en plein imbroglio administratif. Il n’est pas possible de construire un logement sur cette zone agricole. A moins qu’elle n’ait un rapport avec l’agriculture. Et dans ce département, les maisons de retraites pour vieux chevaux ne sont pas considérées comme activité agricole. Donc, pas de maison, et l’obligation de libérer les lieux pour les nouveaux propriétaires dans un mois. Que faire ?
Toujours pragmatique, Frédéric a acheté deux mobil-homes : un pour lui et sa compagne, un pour sa fille. Mais la mairie interdit les mobil-homes à l’année. Elle est déjà en procès avec quelques occupants de "véhicule léger d’habitation" pour séjour temporaire très prolongé. Elle n’a pas envie de recommencer. Le plan de bataille est prêt : le 30 septembre, ils s’installeront dans les mobil-homes, avec ou sans électricité, avec ou sans eau. C’est vrai qu’il est impossible de laisser les chevaux seuls et d’aller habiter en ville ou ailleurs. La nuit, tout peut arriver, Surtout depuis l’histoire des étalons. Ce n’est pas seulement une histoire de cœur. Les propriétaires des chevaux paient une pension chaque mois (la plupart, certains oublient, d’autres ne peuvent plus…). Ils auraient de quoi se plaindre. Rendre les chevaux, fermer boutique, c’était les envoyer à l’abattoir. Qui va récupérer un cheval asthmatique et boiteux à Grenoble Centre Ville ? Ce sera donc la vie en mobil-home, avec une ado, tant que la nouvelle maison ne sera pas construite. Vivre à la bougie, dormir dans le brouillard avec juste les chevaux qui renâclent autour du mobil-home, ne leur fait pas peur.
Pour le litige avec la mairie, Frédéric préfèrerait attendre. Mettre la presse sur le coup, même un tout petit journal, ça ne se fait qu’en dernière extrémité ici. Tout le monde se connaît, j’ai parlé à mon cousin et au président de la communauté de communes d’à côté, etc. Comme d’habitude. Mais comme il y a disette de nouvelles locales, je propose un article sur le parrainage des vieux chevaux. 20€ l’adhésion de parrainage : je ne suis pas complice d’une escroquerie. Nous tombons d’accord.
L’article est paru, les chevaux borgnes, aveugles, boiteux, asthmatiques, arthritiques ont eu leur encadré, avec une photo de Frédéric qui avait l’air particulièrement désespéré aux cotés de la jument aveugle encagoulée. Avec ça, j’attendais pour eux un raz de marée de coups de fils. Pas du tout. Frédéric m’a dit avoir reçu un coup de fil d’une dame émue, c’est tout. Comme ailleurs, les vieux ne font pas recette. Frédéric est dans son mobil home, EDF leur a branché un raccord. Pour l’heure, la mairie n’a rien dit.
28 août 2005
Le concours de labours
Labourages et pâturages, etc...
Les sociologues devraient s'y intéresser : plus il y a mécanisation des sillons et OGM, plus il y a de fêtes des labours. L’agriculture ne s’aime pas en ce moment. Il lui faut jouer à l’agriculture d’antan au moins trois fois par an pour tenir le coup.
Une fête des labours est une chose très organisée, et toujours égale à elle-même. Vous avez le champ réquisitionné pour faire parking, où vos petites voitures patinent dans la boue. A l’entrée, vous croisez un type que vous voyez souvent à la boulangerie, mais il a passé un costume traditionnel de laboureur: blouse bleue et chapeau à rubans noirs. Il a gardé ses Nikes aux pieds.
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En haie d’honneur, sur le chemin qui conduit aux réjouissances, vous avez les voitures d’antan (tractions, Dauphines, Juvas), bien briquées. Je les ai déjà vues dans trois ou quatre fêtes du village. Les mêmes, exactement. Grâce à sa vieille berline, le proprio à son agenda rempli dès le mois de mai, et il voit du pays. Ensuite, les seigneurs : les tracteurs de collection, des Magnus Fergusson, des John Deere années 50, amoureusement briqués, rouges, bien sûr. Des grappes de retraités stationnent autour. On ne sait pas ce qu’ils ont enduré, à l’époque, en crédit et en difficultés, pour en avoir un ou pas.
Dès le matin, il y a foule. Mine de rien, les fêtes des labours drainent tout un département à eux, sans difficultés. Vous avez les agriculteurs à la retraite, et c’est déjà beaucoup de monde. Toutes les familles avec enfants en bas âge du canton, qui viennent faire voir aux petits les chèvres et les poulets. Difficile d'en voir à la campagne. Ils ont tous émigré depuis longtemps dans les élevages industriels. Enfin, tout le comité d’organisation de la fête, c’est-à dire les trois quarts du village. Plus tout ceux qui ne savent pas quoi faire d’un dimanche de fin d’été au temps un peu incertain. C’est donc bondé.
Après les tracteurs, le bar . Heureusement, aujourd’hui, j'échappe au plat local, les lambeaux de tripes de brebis roulés, avec un cure dent pour les attraper. Il faut être né sur place pour l’avaler. « Jus de vigne,1€ », propose le panonceau écrit à la main, au stabilo. Peut être n’ont-ils pas la licence IV pour vendre de l’alccol ?
A côté, une mère et son fils tressent des paniers d’osiers, l’air boudeur. On ne comprend pas bien, en les regardant, si ce sont des manouches embauchés par le comité des fêtes pour animer la fête, ou s’ils espèrent faire un peu d’argent en vendant leurs « créations ». Le petit panier d’osier à deux poignées, celui qui était sous tous les éviers de campagne pour les patates, est vendu au prix de 50€.
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Voilà le grand champs, le cœur de la fête, où se déroulent les concours de labours. Je croyais qu’il s’agissait de concours de labours au tracteur : à qui ferait le sillon le plus droit, les retombées de terre les plus harmonieuses sur chaque côté. Non. Il faut labourer un sillon avec une houe du 19e siècle, en un temps donné, sans de laisser dérouter par les chevaux mis à disposition, et en tenant le coup, car il faut des biceps pour arriver de l’autre côté. De différents carrés proviennent des cris (le cheval ne marche pas droit), des applaudissent (il a réussi), La famille et le chien marchent à côté du concurrent.
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La paire de bœufs, magnifiques, attire tous les visiteurs. Ils sont beaux, vraiment beaux. On les admire, mais personne n’ose vraiment faire une raie de labour avec ces deux monstres presque préhistoriques devant la charue. Leur propriétaire est déguisé en maquignon. En fait, il n’est pas du coin, mais d'un département voisin. Ses deux bœufs , ils les a achetés par amour de la race sélectionnée, pour jouer, pour son plaisir. Ils n’ont jamais rien labouré de leur vie. Ils servent à rappeler au papet la beauté de la campagne de son propre grand-père, quelques vagues souvenirs d’enfance. L’été, il « fait » les fêtes de labour, où ses bœufs ont toujours un grand succès. Il les transporte dans un grand camion. On ne saura pas combien est rémunérée leur prestation, transport compris.
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Labourer avec eux est toute une affaire. Le maquignon et son aide font une démonstration. Il faut claquer de la langue, faire des hue, ho, agiter la badine devant leur yeux. Quand ils consentent à s’ébranler, on entend des bruits de tuyaux d’orgues : ce sont les pachydermes qui soufflent. Et quand ils font demi-tour au bout du champ, empêtrés dans leur joug, c’est une manœuvre de convoi exceptionnel, avec trois hommes à la manœuvre et un à la coordination. Mais on a un petit frisson quand il passe tout près de vous, quand leur souffle effleure vos pieds.
Motivés, quelques corbeaux se ramènent pour suivre la trace laissée par les charrues dans le champs. Eux aussi doivent avoir des souvenirs d’enfance, ou alors leur grand-père leur a raconté la campagne d’antan. A moins qu’un éleveur de corbeaux apprivoisés ne soit rémunéré par le comité d’organisation pour décorer la fête, là aussi. En tout cas, avec un peu de recul, ça fait bien : les bœufs, le maquignon qui les guide, les corbeaux, un ciel bleu délavé. La photo pour le journal sera bonne.
Et la désinformation va perdurer. On va croire que la campagne, c’est encore comme ça : cieux délavés mais purs, corbeaux croassant, gentils bœufs fumant de sueur, beiges sur le brun des sillons. J’ai évité d’avoir dans le cadre de la photo la Twingo qui dépasse du parking, et les familles contemporaines en jogging.
A côté du carré où les bœufs d’apparat attendent les apprentis laboureurs, se trouve un enclos interdit : des carrés inégaux et numérotés ont été peints en blanc sur la terre. Est-ce qu’ils vont servir à des concours de mini-labours avec une chèvre apprivoisée, pour les enfants ? Le maître des bœufs m’explique. « Cette après-midi, il va y avoir une loterie. On mettra les bœufs dans cet enclos, et celui qui aura deviné le numéro des carrés où ils vont chier aura gagné ».
- Pardon ?
- Me regardez pas comme ça, c’est pas moi qui ait eu l’idée. Il me l’ont dit hier soir, au téléphone….
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