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La jument aveugle

A la limite de mon territoire - on peut même dire carrément sur les plate-bandes de Georgette, la correspondante du secteur limitrophe - se trouve une grande pancarte. « Pension et retraite pour chevaux ».  Retraite pour chevaux ? Retraite comme maison de retraite pour vieux chevaux ? Je l’avais vue en émergeant des bois au volant de ma petite voiture, après ma visite au chantier de la retenue d’eau agricole - un reportage qui ne s’oublie pas (voir 8 juillet). J’avais vu des chevaux, à l’age indéfini, méditant dans de grands prés en bordure de la nationale. J’avais pensé qu’en temps de disette de nouvelles, cela ferait un sujet pour le journal.

Par un jour de pluie à la fin d’août, ce temps de la disette arrive. Pas de bal, pas de conseils municipaux, pas de foires à la brocante, pas de litiges de voisinage. J’appelle donc la pension chevaline. Une voix bourrue au téléphone. C’est le propriétaire de la maison de retraite. Oui, ils sont vieux. Oui, c’est comme une maison de retraite pour humains. Et à ce propos, ça tombe bien que je l’appelle, il a des soucis avec la mairie. Rencontrons-nous. Un beau litige, ça tombe très bien.

C’est l’un de ces dimanche après-midi gris et pleuvotant, une bouffée d’automne en plein été, triste comme une rangée de peupliers sur un ciel couvert.  En voyant Frédéric, on ne comprend pas tout de suite : mécanicien à temps plein dans la vie active, que fait-il avec vingt-cinq vieux chevaux dans ses prés ? En plus,  il n’a pas de bottes d’équitation, il fume, on le classerait plutôt, à vue d’œil , dans le milieu de la moto ou le tuning. C’est une longue histoire.

Frédéric, son ex-femme, et leurs enfants, aimaient les chevaux et avaient envie de  faire « quelque chose » avec eux, mais quoi ? Ils vivaient sur un beau morceau de terrain, sous les bois de La Beaume. Ça, c’est un des luxes dont les gens d’ici sont totalement inconscients. Parce qu’il y a du foncier, des hectares, on peut un jour s’inventer une double vie, faire des choses qui cassent le train-train.  Un jour, ils voient à la télé un film avec Fernandel, Heureux comme Ulysse, qui, justement, raconte le combat d’un homme pour sauver un bon vieux cheval promis à l’abattoir. C’est le début de l’aventure : Frédéric ouvre sa maison de retraite pour chevaux et une association  parrainnée par Jean Rochefort. Il a accordé son parrainage mais n’a encore jamais mis les pieds dans le département.

La maison de retraite n’a pas tardé à être prise d’assaut. A la campagne, on met les vieux canassons au pré. C’est un pacte mutuel qui ne se discute pas. En ville, c’est une autre histoire. Quand le beau bai commence à s’essouffler dans les côtes ou à boiter, les propriétaires de chevaux tombent de haut. Quand le directeur du manège  soupire qu’il va falloir trouver une solution, ils n’en trouvent pas. Les rares centres « hypo-gériatriques » agréés par le ministère de l’agriculture sont pleins et hors de prix. L’abattoir est proposé pour régler le problème. On comprend bien que ce ne soit vraiment pas possible.


Debout sous un auvent, en attendant que la pluie s’arrête, Frédéric dit que, souvent, ce sont les vétérinaires qui coupent court en racontant une fable au propriétaire angoissé. Je connais quelqu’un de bien qui le gardera dans son pré pour rien, ne vous en faites pas, signez ici. Ce sont eux qui appellent l’équarrisseur, pour que tout le monde puisse dormir tranquille.

L’autre solution pour les maîtres fidèles au cœur tendre, c’est la  province. Les pensions sont moins chères. Alors, la pension a bien vite été remplie, par le seul bouche à oreille. Frédéric a eu jusqu’à 35 chevaux. Et c’est beaucoup trop, il ne le fera plus. Il s’en occupe seul, avant son travail, c’est-à dire à 6 heures du matin, et après, à la nuit tombée. Il héberge un retraité du Cadre Noir de Saumur, un ex- champion de saut d’obstacles, un ex-trotteur des champs de course, et  puis le tout venant : des malades, un cheval borgne, à l’œil crevé par une branche, des asthmatiques, des arthritiques, un  clown caractériel, une petite troupe cabossée. Et même un cheval à sabot orthopédique. Ça existe.

Frédéric et sa nouvelle compagne me font visiter. Elle est mince et sauvage, fume des cigarettes roulées à la main. Une pré-ado traine dans les parages : la fille de Frédéric. Elle est folle de chevaux, et a choisi de vivre avec son père après le divorce. Les garçons, plus petits, sont avec leur mère.  La tribu de chevaux éclopés nous regardent en silence. Frédéric dit  que c’est peut être à cause d’eux que tout s’est mal terminé, mais peut-être pas.

On visite. C’est une vieille maison dont les dépendances ont été reconverties en énormes boxes. Ni ferme, ni manège, ni maison de campagne. Un paradis du bricoleur avec des  pots de fleurs à la fenêtre des boxes. Les chevaux sont aux champs, derrière la maison, sauf quatre ou cinq qui restent dans le pré clôturé, à portée de vue. C’est bizarre, il y a des rangées de vieux pneus couchés le long des clôtures. Ces pneus sont pour Neige, une jument grise. Qu’est ce qu’elle a ? Neige a 18 ans et elle est aveugle. Une maladie des yeux.  Les pneus lui permettent de repérer le parcours jusqu’à l’étable, de  savoir qu’elle s’approche des clôtures pour ne pas s’éraffler sur les barbelés.  Frédéric va chercher quelque chose sous un hangar. Il revient avec une cagoule bleue, qu’il lui passe sur la tète. Neige à l’air d’une condamnée à mort prête pour l’abattoir. Non, c’est juste pour protéger ses yeux des mouches et des insectes. Elle n’a plus de sensation aux yeux et aux paupières, elle ne les chasse pas. Les bêtes lui filent des maladies. Neige a son petit caractère, on la comprend avec son infirmité, mais elle aime toujours se promener. Frédéric l’a emmenée sur les sentiers de montagne derrière la maison. Il parle de la confiance absolue qu’elle lui accorde quand il la guide sur les rochers.
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Que n’ont ils pas fait pour l’aveugle? A cause de sa cécité, Neige ne sait plus reconnaître le jour de la nuit. Dans les box, elles embêtaient les autres pensionnaires en bougeant et en hennissant toute la nuit. Alors, ils lui ont mis une radio. Quand la radio marche, c’est le jour, on peut s’agiter. Quand la radio est éteinte, c’est la nuit, il faut faire dodo, ne pas faire de bruit. Il paraît que ça marche. « Quelquefois, on délire. On se dit qu’on devrait leur mettre la télé dans les box, l’hiver, pour qu’ils puissent regarder Les feux de l’amour, comme les petits vieux ».


La vieillesse des chevaux est imperceptible et élégante : toujours droits, toujours dignes. En juin dernier, la pension a perdu sa doyenne, Dixie, morte de sa belle mort dans son sommeil. Trente huit ans ! Un cheval moyen ne vit guère au-delà de vingt ans. Ils n’ont pas pensé à appeler le livre Guinness des records.  La Jeanne Calmant de l’écurie avait un pote, un petit jeune de dix-huit ans.  « Elle était maigre et marchait à tout petits pas, comme une mamie. Elle avait un sale caractère. Mais lui la suivait partout. Les derniers jours, on a senti qu’elle partait. On s’est demandé comment Billy allait réagir. Pendant un ou deux jour, il a flotté, du genre, où elle est passée, la vieille ? Et puis il a repris sa vie ».


Une chose est sûre, Frédéric ne prendra plus jamais en pension des étalons. Vieux ou pas, ils portent la poisse. L’un d'eux est isolé dans un enclos. Après ce qui s’est passé cet été, il y a peu de chance qu’il aille se promener sur la montagne, celui-là. La pension compte deux étalons.  Tous deux blancs, tous deux maigres, tous deux vieux. Mais l’âge ne fait rien à l’instinct. Cet été, une clôture défectueuse a permis aux deux étalons de se mesurer pour le territoire et la horde. Ce fut un carnage. Ils se sont lacérés à coup de dents et de sabots, fracturés des côtes, arraché les lèvres. Un incident effrayant, dit Frédéric. Il ne sait plus comment il a réussi à les séparer, mais ils se seraient battus  jusqu’à la mort sans problèmes. Le vétérinaire, appelé en urgence, a eu du boulot. Heureusement qu’avec le temps, la pension a trouvé aux alentours une vétérinaire qui a bien voulu se former sur le tas à la gériatrie équine. C’est rare.

Séparés et recousus, les deux étalons ont été mis aux arrêts, chacun de son côté. Les rentrer à l’étable le soir est toujours un moment délicat. Frédéric a un truc : la carotte sortie de la poche quand les deux étalons passent à proximité l’un de l’autre, dans le couloir des boxes. Entre  un harem et une carotte, les vieux étalons choisissent sans hésiter la carotte. Mais entre la carotte et la castagne, souvent, ils préfèrent la castagne.

Il pleut sérieusement maintenant. On ne peut pas aller voir les vingt autres chevaux, dans les prés alentour. L’été, ils restent aux champs, l’hiver, Frédéric et sa fille les rentrent à l’écurie tous les soirs.

C’est juste cette solitude un peu poisseuse qui inquiète Frédéric. Pour la combler, il songe à des parrainages. Contre quelques heures de travail, la possibilité d’adopter un vieux cheval. On ne peut pas les monter, à leur âge, juste s’en occuper. La fille de Frédéric n’est pas d’accord. Elle pense que les chevaux se fichent des humains, qu’ils vont mieux sans. Frédéric dit qu’au contraire, ils sont intéressés par l’homme, qu’ils ont besoin de contacts, ou du moins, de ne pas perdre l’habitude de les fréquenter. Il rêve de parrains dévoués et bénévoles qui viendraient le dimanche pour les promener en file indienne sur les sentiers de montagne.

A l’intérieur de la maison, on s’asseoit . Quelques plantes vertes agonisantes, des baffles de stéréo enveloppées. Le déménagement se prépare. C’est une maison peu confortable, juste un lieu pour manger et dormir. Cette famille-là n’est pas cosy.  Avec le divorce, Frédéric est obligé de vendre la maison pour partager les biens du ménage avec son ex-épouse. Il garde les terrains tout autour, pour les chevaux. Mais il est en plein imbroglio administratif. Il n’est pas possible de construire un logement sur cette zone agricole. A moins qu’elle n’ait un rapport avec l’agriculture. Et dans ce département, les maisons de retraites pour vieux chevaux ne sont pas considérées comme activité agricole. Donc, pas de maison, et l’obligation de libérer les lieux pour les nouveaux propriétaires dans un mois. Que faire ?

Toujours pragmatique, Frédéric a acheté deux mobil-homes : un pour lui et sa compagne, un pour sa fille. Mais la mairie interdit les mobil-homes à l’année. Elle est déjà en procès avec quelques occupants de "véhicule léger d’habitation" pour séjour temporaire très prolongé. Elle n’a pas envie de recommencer.  Le plan de bataille est prêt : le 30 septembre, ils s’installeront dans les mobil-homes, avec ou sans électricité, avec ou sans eau. C’est vrai qu’il est impossible de laisser les chevaux seuls et d’aller habiter en ville ou ailleurs. La nuit, tout peut arriver, Surtout depuis l’histoire des étalons. Ce n’est pas seulement une histoire de cœur. Les propriétaires des chevaux paient une pension chaque mois (la plupart, certains oublient, d’autres ne peuvent plus…). Ils auraient de quoi se plaindre.  Rendre les  chevaux, fermer boutique, c’était les envoyer à l’abattoir. Qui va récupérer un cheval asthmatique et boiteux à Grenoble Centre Ville ? Ce sera donc la vie en mobil-home, avec une ado, tant que la nouvelle maison ne sera pas construite. Vivre à la bougie, dormir dans le brouillard avec juste les chevaux qui renâclent autour du mobil-home,  ne leur fait pas peur.

Pour le litige avec la mairie, Frédéric préfèrerait attendre. Mettre la presse sur le coup, même un tout petit journal, ça ne se fait qu’en dernière extrémité ici. Tout le monde se connaît, j’ai parlé à mon cousin et au président de la communauté de communes d’à côté, etc. Comme d’habitude. Mais comme il y a disette de nouvelles locales, je propose un article sur le parrainage des vieux chevaux. 20€ l’adhésion de parrainage : je ne suis pas complice d’une escroquerie. Nous tombons d’accord.

L’article est paru, les chevaux borgnes, aveugles, boiteux, asthmatiques, arthritiques ont eu leur encadré, avec une photo de Frédéric qui avait l’air particulièrement désespéré aux cotés de la jument aveugle encagoulée. Avec ça, j’attendais pour eux un raz de marée de coups de fils. Pas du tout. Frédéric m’a dit avoir reçu un coup de fil d’une dame émue, c’est tout. Comme ailleurs, les vieux ne font pas recette. Frédéric est dans son mobil home, EDF leur a branché un raccord. Pour l’heure, la mairie n’a rien dit.