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Je ne sais pas ce qui m'a pris. J'ai décidé de faire du zèle et de flatter les penchants catholiques de mon journal en suivant un pélerinage le 14 août. Comme je suis protestante, ce sera exotique pour moi.

Malheureusement, il pleuvote. Le pélerinage est-il maintenu? Oui, deux voitures sont garées devant l'église, lieu du rendez-vous. Exceptionnellement, en raison de la météo, on montera en voiture jusqu'à la fin du chemin carrossable. On verra si d'autres pélerins attendent là-haut. Par beau temps, ce pélerinage nocturne est une jolie promenade pour dames, au son des grillons.

Mon village a sa propre madone, au sommet de la plus haute colline, d'où l'on "jouit d'un fort beau panorama", comme disent les cartes postales. Un évêque du siècle dernier a lancé une souscription publique pour commander la statue. La paroisse s'était distinguée dans la lutte contre les "rouges", les laïcards et les franc-maçons. Il fallait la récompenser. De la plus proche gare, des centaines de boeufs se seraient relayés sur neuf kilomètres pour traîner la dame blanche jusqu'au mont qui porte maintenant son nom.

Au lieu du rendez-vous, sur le sentier forestier, il n'y a pas foule: juste un monsieur en jogging, accompagné de ses deux enfants. Il y a donc eux, la "dame de la paroisse", son mari, leurs nombreux enfants, leurs cousines (deux adolescentes) et moi. Une colo, quoi.

Et ça commence. Juste à côté des voitures, la dame de la paroisse entame une prière à Marie, reprise en choeur par tout le monde, en cercle autour d'elle. Sauf moi, qui ne connaît pas les paroles. Je suis mal à l'aise. Je ne connais ni le scénario, ni les répliques. J'ai aussi peur d'avoir un fou-rire. La dame annonce que, étant donné qu'il pleut, on ne fera pas les traditionnelles neuf ou douze stations durant l'ascension, juste une. Tant mieux.

A la lampe de poche, la troupe s'enfonce dans les bois. Je bavarde poliment avec la dame de la paroisse pour essayer de briser la glace. Ils savent qui je suis, mais ils savent aussi que je n'ai pas la même religion, que je viens de la ville, etc. Par ici, les castagnes entre papistes et parpaillots  ont laissé des traces. La précédente correspondante était très active dans la paroisse, elle. Les enfants courent loin devant nous en criant. Les deux adolescentes sont à la traine et chuchotent entre elles.

A mi-chemin, nouvel arrêt. Neuf ou douze fois "Je vous salue, Marie",  en boucle, à la lueur des lampes de poche. Sur l'étroit sentier, je suis littéralement collée à eux et à leurs répons parfaitement coordonnés. Je reste muette. La pluie goutte des chênes sur les Kways. C'est une nuit très noire. Je ne sais plus où me mettre.

On repart. J'apprends que le monsieur en jogging est pompier volontaire et qu'il connaît ma mère. Il lui a vendu le calendrier des pompiers. Enfin, un sujet de conversation ! Nous arrivons au sommet, sur la crête où Notre-Dame a été posée sur un piédestal, comme une mini-statue de la liberté. Le pompier ouvre le local technique pour allumer la lumière. La statue s'illumine. C'est saisissant. Toute seule dans la nuit, avec un halo derrière son voile blanc.

Autrefois, elle était illuminée toute la nuit. J'aimais beaucoup repérer sa tache lumineuse, au-dessus des bois, depuis la plaine. La foudre a réglé leur compte à trois installations électriques successives. Je suggère à la dame de la paroisse un éclairage alimenté par panneaux solaires. L'idée lui plaît beaucoup.

Et c'est reparti. Je vous salue Marie, neuf, dix, douze fois, et des Notre Père aussi. Cette fois-ci, on chante en plus. Je m'éloigne dans l'obscurité, à l'écart. Les deux ados, en pleine crise d'ado, se sont assises derrière la statue et parlent fort, pour embêter les parents. Entre deux prières, ils les rappellent à l'ordre. Je me sens moins seule, avec ces rebelles. La plaine est plongée dans l'obscurité. On ne voit rien, mais on sent la masse des arbres qui écoutent eux aussi, autour de nous. Ce bois a toujours été décrit comme "un bois à vipères". D'autres disent qu'il est riche en truffes. D'où, peut-être, la fable des vipères, pour éloigner les truffiers.

Entre deux rafales de prières, j'essaie de prendre des photos, au flash, sans flash. Il faudra revenir demain, lors de la messe en plein air du 15 août, pour faire  une photo potable pour le journal. En noir et blanc, la vierge dans la nuit ne rendra rien.

Enfin, c'est fini. On redescend. Je sens bien que je les ai gênés dans leurs dévotions.

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La messe en plein air du lendemain, aux pieds de la madone

Le lendemain, tout va beaucoup mieux. Il fait beau. La messe en plein air aux pieds de la même statue a attiré une foule. J'observe l'institutrice de l'école privée - une fille sublime - tandis qu'elle s'agenouille sur l'herbe pour prier avec une passion surprenante. Le renouveau charismatique catholique a frappé jusqu'ici? La dame de la paroisse, celle du pélerinage, accompagne les chants avec sa guitare.

Les photos rendent magnifiquement, de véritables cartes postales. Pour me faire pardonner je ne sais quoi, peut-être d'avoir violé leur intimité religieuse, je prends des photos de tout le monde et les offre par email, comme souvenir du 15 août 2005.

Le journal a publié la photo, et le texte où je faisais du pied à la mairie pour que l'éclairage nocturne de la madone des bois soit refait.