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La "studette" pour étudiant ou personne âgée...

L'invitation est tombée la veille: le député-maire invite la presse à visiter l'immeuble rénové de la rue machin. Pourquoi toujours le samedi? Parce que le reste du temps, l'édile est à Paris.

Je suis en retard. A l'adresse indiquée, dans un vieil immeuble triste de la rue principale, j'entends la voix  du maire aux étages supérieurs. Je monte jusqu'à un trois-pièces où m'attend un spectacle étrange. Une jeune femme s'occupe de son bébé, dans un salon en très grand désordre, entourée du député-maire, des deux correspondant locaux des journaux concurrents,et d'un inconnu.  La presse locale, carnet de notes en main, prend quelques photos de la chaîne stéréo et du canapé.

De quoi s'agit-il? C'est le lieu du rendez-vous. Le nouveau propriétaire de l'immeuble veut nous faire visiter, en compagnie du maire, un ancien immeuble de la ville qu'il vient de transformer en appartements locatifs. La jeune femme est une nouvelle locataire. Elle n'a rien à voir avec cette histoire. C'était juste plus commode d'accueillir tout le monde dans un appartement déjà occupé. Manquent pas d'air...La locataire s'en fiche. Nous sommes transparents pour elle.

La vraie visite débute. C'est une horreur. Qui peut vivre dans un de ces appartements minuscules, donnant sur un mur, avec d'épais barreaux rouillés au fenêtre? "Des étudiants, des personnes âgées qui veulent bénéficier des commodités de la ville", dit le promoteur. Il vante les mérites de son placard à balais, 10 m2 cuisinette comprise, sans toilettes (sur le palier) repeint en jaune vif pour qu'un peu de couleur vienne éclairer cette tombe sombre et humide.  En traversant le palier, nous découvrons un deux pièces, toujours aussi  sombre (là, c'est la cheminée qui a été repeinte en jaune d'or, avec le fond du pot).

Clou de la visite: le "penthouse", où, à la place de la vue sur un mur, on jouit d'une vue sur la courette intérieure où s'épanouissent les poubelles de l'immeuble. Les barreaux des fenêtres sont monumentaux, un élément de décoration, presque, si on aime le genre métal gothique. Comment un appartement au cinquième étage, dans le Sud, peut-il être aussi sombre et froid? Mystère.

En redescendant les étages, je m'informe auprès du propriétaire. Il a effectué cette opération à titre d'investissement, pour sa retraite. Quel lien avec la vie communale? Aucun. Il connaît bien le maire, c'est tout. Ah, si...La ville manque de logements locatifs. C'est pour résoudre ce problème.

Dans la rue, je fais remarquer au maire sur le ton de la plaisanterie indulgente qu'il est quand même gonflé, de convoquer la presse pour promouvoir une opération immobilière privée. Alors là...Le vernis saute, et il pique une de ces crises pour lesquelles il est parait-il célèbre. Il parait que, plus jeune, il allait jusqu'à cracher sur ceux qui osaient lui déplaire. Qu'on lui a tiré dessus à la chevrotine pour lui régler son compte. Les participants s'écartent,  un cercle prudent se forme autour de nous.

- Je trouve que vous avez une étrange manière de poser vos questions, et ce n'est pas la première fois que je me fais cette réflexion.

Je sais. Il n'a pas apprécié que je lui demande devant témoins le taux d'endettement de la commune. Vais-je être excommuniée? Je prends mon ton le plus digne et ma hauteur la plus parisienne pour lui signifier que je ne comprend pas la finalité de cette "visite de presse".

Le correspondant local du grand journal régional (toujours en shorts) s'interpose. Très doucement, comme s'il maniait du TNT, il m'explique que la fuite des habitants vers les pavillons avec jardins, dans d'autres communes, est l'un des gros problèmes de ce mandat. Que Monsieur le maire est donc bien bon de lutter contre ce problème en accueillant des investisseurs capables de "revitaliser" le centre-ville.

Cette intervention a calmé le maire. Visiblement, mes confrères savent le manier. Ils me regardent comme une inconsciente très irresponsable. A quoi ai-je échappé? Sous prétexte de prendre mes photos, je m'éloigne du groupe. L'aura de violence qui entoure cet élu n'est pas fabriquée. Je l'ai vu traiter les conseillers de l'opposition, en séance du conseil, avec un mépris odieux. Policé et souriant dans ses interviews télévisées, à l'Assemblée, il devient un tyran agité de tics dès qu'il monte dans le TGV. Les élus des communes environnantes le craignent. Les procès, les recours au conseil d'Etat, au tribunal administratif, peuvent pleuvoir pour une conduite d'égoût mal raccordée.

Régner par la terreur est efficace dans le coin. Une torpeur masochiste plane sur cette ville. Les citoyens se plaignent, mais le re-élisent sans faille. Les localiers le tutoient, mais ne pipent jamais mot, ne posent jamais aucune question, ne font jamais aucune enquête qui fâche. Caméras de surveillance à tous les carrefours, milice municipale, expulsion des associations culturelles, ingérence dans les programmes des écoles, rien ne les fait bouger. Le rapport de forces est trop inégal.

Impossible de vous faire une chute drôle. Le maire m'a transmis par mail toutes les délibérations du conseil relative à la vente de cet immeuble à l'investisseur. Il s'est peut-être dit qu'il fallait se méfier, que je connaissais peut-être des gens, à Paris.