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Encore un drapeau anonyme

Dernier conseil municipal avant les vacances dans la ville du député-maire. L'adjoint à l'urbanisme, tout gonflé d'importance, propose d' envoyer l'huissier au maire d'une commune limitrophe, pour mettre un terme à un vieux litige sur un égoût intercommunal. Le député-maire approuve et fait voter la décision à l'unanimité moins deux voix d'opposition.

Les deux communes se détestent depuis les guerres de religion. Les égoûts de la petite passent sur le territoire de la grande pour atteindre la station d'épuration inter-communale. Comment faire autrement? Oui, mais voilà. La "grande ville" (8000 habitants) a rompu tout lien avec l'inter-communale et cherche noise à ceux qui en font encore partie pour saper une alliance "de gauche". Les égoûts de la petite ville (2000 habitants), un jour de grosses pluies, ont causé nuisances et odeurs à la grande ville. Il a fallu réaliser quelques travaux en urgence. Que la petite ville n'a toujours pas réglé, apparemment. La grande ville leur envoie huissier et commandement de payer.

Je téléphone au maire de la petite ville. Veut-il s'exprimer sur ce litige avant que j'envoie mon compte-rendu? Il me fixe rendez-vous le jour de son conseil municipal, pour bien se border. D'habitude, la presse locale ne fait jamais ça, elle publie les compte-rendus, c'est tout.

Je comparais devant le conseil. On me demande de me présenter et d'exposer ma demande. Le conseil, assis en cercle, me renifle mentalement. Pas de chez nous, celle-là. Suspecte. Va nous mettre la pagaille. Pour sûr. Mais faut voir. Y a peut-être une carte à jouer. Je les entends penser.

J'apprends que ce litige dure depuis deux mandats. L'huissier est le dernier épisode d'un long feuilleton. La petite ville n'a jamais refusé de payer (dit-elle) mais pour le faire légalement, elle doit d'abord signer une "convention de passage des eaux usées" avec la grande ville, que personne n'a jamais pris la peine de coucher noir sur blanc, lors des travaux d'installation. Tout allait bien, à cette époque. Les maires étaient du même bord. Or, le nouveau député-maire de la grande ville n'a jamais voulu signer la nouvelle convention. Le conflit inter-communal est son moteur électoral. Il a intérêt à faire durer jusqu'au tribunal administratif.

Un élu m'apostrophe en me conseillant de ne pas me mêler de ça, que "je sais pas tout". On me regarde comme une très étrange créature, assez folle pour vouloir creuser dans les sédiments de trois siècles de conflits. Après le conseil, je m'entretiens en tête à tête avec le maire. Il me parle de son "ennemi", le député-maire. Ils se saluent très cordialement au Conseil général. Ce procédurier belliqueux, quelque part, l'intéresse et l'amuse. Il aimerait sans doute avoir un peu de son agressivité. L'affaire de l'égoût cache un autre sujet de discorde, le vrai. Le supermarché de la grande ville est implanté juste à la frontière des deux communes, mais... du côté de la petite ville. Qui récolte toute la taxe professionnelle, une mane non négligeable. Ca, le député-maire ne peut pas le supporter.

La vérité, l'objectivité, les faits, les preuves sont des concepts très citadins. Comme d'autres avant moi, je me suis enfoncée dans les sables mouvants de la politique locale et je n'ai jamais su le fin mot de l'histoire. Les dossiers sont quelque part dans le bureau du maire, qui ne tenait pas énormément à me les montrer. J'ai fait un modeste article sur le litige inter-communal, plein de conditionnels, avec des précautions dignes d'un exposé sur le mur de la bande de Gaza. Je n'ai eu aucun écho, ni bon, ni mauvais. Les décisions relatives au litige des égouts n'ont plus été inscrites à l'ordre du jour des conseils (je les reçois par email, pour les deux communes). Ils m'ont eu, c'est tout.