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Les chantiers en cours, voilà un reportage basique de la petite presse locale. Celui-ci intéressera les défenseurs de l'environnement. En miniature, il comporte tous les ingrédients des grandes batailles futures pour l'eau.

Notre coin de campagne a de sérieux soucis d'eau. Les interdictions préfectorales pleuvent.Il y a pourtant des rivières, de gros torrents de montagne. Oui, mais voilà...Les agriculteurs les pompent à sec. Ce qui fait hurler les loueurs de canoés-kayaks. Cet été, vous pouvez porter votre kayak sur votre dos, si vous tenez absolument à descendre la rivière. Mais les maïs, eux, sont bouffis d'eau. Leurs arrosages automatiques sont capables de laver ma voiture en un seul coup de jet à haute pression, quand je passe dessous.

J'ai appris l'existence du grand chantier ci-dessus par un voisin. Du coup, j'appelle les maires, les syndicats communaux, et je vais visiter le chantier en leur compagnie. Il s'agit d'une retenue d'eau agricole, disons d'un petit barrage, qui permettra, quand les rivières sont à sec, de fournir les agriculteurs en eau d'arrosage. L'eau est captée beaucoup plus loin, presque à la limite du département. Elle sera stockée en hiver et désaltèrera les mais durant l'été.

Le maire à l'origine de ce grand projet qui a mis dix ans à voir le jour est un cas à part: instituteur ET agriculteur ET maire. Où vont ses sympathies? Je comprends vite: aux agriculteurs, aux maïs. La terre est toujours pus forte. Il réussira à m'embobiner une demi-heure en m'assurant que grâce à ce mini-barrage, alimentée par une grosse rivière paresseuse sans soucis, notre rivière de montagne pourra couler des étés tranquilles. La vérité est différente: la rivière ne suffit plus. Alors, on continuera à la pomper sans merci, et on rajoutera l'eau de la grasse rivière de plus loin, stockée l'hiver dans ce barrage.

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Ce qui reste de la rivière en Août

Dès que je prononce le mot "maïs", il se crispe. "Il faut pas parler de ça". La localière, par ici, ne sert que d'attachée de presse. Au-delà, elle n'est plus la bienvenue. Je ferraille quand même. Il me jure que des études ont prouvé que le maïs ne consommait pas tant de m3 que ça. Tiens donc. Et puis, à la fin, il parle enfin vrai. "Qu'est-ce qu'on veut? Que la polyculture meure? Que les jeunes ne s'installent plus? Qu'on soit envahi par les logisticiens?". Il n'a pas tort. Notre campagne  est à proximité d'un grand axe européen, elle a déjà le TGV et deux autoroutes. Il ne faut pas rouler très longtemps pour voir surgir des zones industrielles, des "zones de compétences et d'excellence". Ce qui nous pend au nez, ce sont les immenses entrepôts de stockage des logisticiens, morts, vides, qui dévorent les hectares agricoles. Alors, les touristes et leurs problèmes de canoés sur la rivière, il n'en a rien à faire.

J'ai quand même réussi à caser les antipathiques maïs sur trois lignes dans l'article. On m'assure que quoi qu'en dise l'Europe agricole et les environnementalistes, on ne les lâchera jamais par ici, car ils n'y a pas meilleur aliment pour l'élevage. Or, la France est une grosse éleveuse. Et tant pis pour notre rivière agonisante, pour les touristes, pour les écologistes, pour les futurologues pessimistes.

La retenue d'eau agricole ne provoque aucune polémique dans le coin. Il faut être des agités de la ville pour avoir des scrupules pareils. Ce que les gens d'ici veulent savoir: s'ils pourront se brancher sur l'eau agricole pour arroser leur jardin et laver leurs voitures. Elle est tellement moins chère que celle de Vivendi. Le syndicat des eaux agricoles est heureux de leur communiquer que oui. Moi même, en voyant les prix dérisoires, en imaginant une production-maison de lavande, j'ai eu comme une tentation...De toute façon, qui va encore se baigner dans la rivière, comme avant, parmi les gens d'ici? Ils ont tous leur piscine devant leur pavillon. En plastique.