campagne

La zone du conflit

(Pour la photo, je ne peux pas faire plus précis, je vais avoir des ennuis...)

C'est mon premier reportage. Et c'est du lourd... Le rédacteur en chef m'a appelée en personne pour me confier cette enquête. Un grand classique de la vie locale puisqu'il s'agit d'un projet de station d'épuration.

Je me rends sur les lieux. Dans une combe au creux des bois m'attendent les opposants. En fait, l'association nouvellement créée est composée d'une seule famille. Celle qui va voir surgir devant sa maison une "unité d'épuration". Sans parti-pris, ils ont vraiment de quoi être vénères.

Les X... sont de fervents écologistes. Ils ont acheté ce terrain parce qu'il était loin de tout, en pleine nature, le long d'un ruisseau de montagne. Lui fait dans les arts martiaux, elle dans la médecine chinoise. Avec leurs deux enfants, ils ont construit pratiquement de leurs mains une maison respecteuse de l'environnement. Il me font visiter. Tout est naturel. Les murs sont composés d'un agglomérat de paille compressée et de torchis. Elle est isolée au chanvre. Le bois y règne partout. Pour la façade orientée au sud, ils ont même construit un mur spécial: paroi extérieure en verre, interieur en terre compressée. C'est un procédé antique: la terre spéciale stocke la chaleur et la rediffuse dans la maison. L'été, un auvent feuillu empêche le soleil de taper sur le mur et  les habitants de cuire à l'intérieur. Ce sont des perfectionnistes. La jeune femme a l'habitude de méditer dans un véritable tipi indien, au bord du ruisseau. Tout, absolument tout, des couleurs à l'orientation des fenêtres de la maison a été conçu en fonction de la nature et du Feng Shui. Une fortune est passée dans cette maison parfaite.

Ce qu'ils ignoraient (et qu'on leur a soigneusement caché): la commune projettait depuis longtemps de faire une petite station d'épuration dans le champ voisin, pour rendre constructibles des parcelles situées plus haut, derrière un rideau d'arbres.  Pendant deux ans, les conseils municipaux où il était question de la future station d'épuration se sont succédés.  Personne n'a moufté. Et eux-mêmes, il faut le dire, ont très mal joué. Vivre obstinément isolés, être "des gens un peu bizarres de la ville", ça ne pardonne pas à la campagne. C'est l'institutrice de leur fille, il y a quinze jours, qui les a mis au parfum, alors que le début des travaux approche.

Bien sûr, ils sont désespérés. Leur maison ne vaut plus rien. Leur vie va être gravement polluée. Ils ont décidé de réagir, de fonder une association, d'appeler la presse, de se battre. Mais je comprends vite à leur discours raides qu'ils partent perdants. Le monde est pollué, les gens sont méchants, tous les politiques sont pourris, la presse aussi.

Je vais voir la maire. Je ne suis pas très bien reçue. "On a fait ça entre nous", me dit-elle candidement, mais le plus sérieusement du monde. C'est bien révélateur de sa commune, et de beaucoup d'autres dans le coin. Déjà, afficher le compte-rendu des conseils municipaux leur est pénible, tant ils font tout "entre eux". Contrainte et forcée, elle me montre le dossier, les budgets, le modèle de station d'épuration choisi, les accords de la DDE. Il n'y a plus rien à faire. Il reste juste les entreprises à sélectionner. Pourquoi ne pas avoir au moins informé verbalement les X..., quand ils ont acheté le terrain? Ou pendant l'enquête publique? "Ils avaient qu'à venir à la mairie. C'est affiché". C'est vrai.

Elle se radoucit un peu. Elle m'explique que sa toute petite commune est obligée de grandir, donc de construire, pour garder l'école, les budgets, les subventions. Or, on ne peut plus construire sans raccord à la station d'épuration, de nos jours. Mais pourquoi devant chez les X...? C'est une longue et ténébreuse histoire où se mêlent les conflits d'héritage, les intérêts de certains notables, le dégré d'inclinaison de la pente pour les tuyaux. Je comprends que les X..., isolés, sans protection, sans importance, et surtout, "étrangers" de la ville, ont vite été choisis comme les dindons de la farce.

Après, c'est la routine. Appeler la DDE, la DDA. Ils doivent avoir l'habitude des opposants aux stations. Ils me rabattent vers un "délégué communication" qui ne sait même pas où se trouve la commune en question. Mais si la DDE a donné son accord, c'est que le dossier était formidable. J'appele le maître d'oeuvre en charge des études préliminaires. Il n'est jamais au bureau, toujours en cavale d'une station d'épuration à l'autre. C'est le plus gros fournisseur  d'épuration du canton. Le modèle de station qu'il a choisi pour eux est le plus économique, car la commune n'a pas beaucoup de moyens, vous comprenez. Je crains le pire pour les X...Y aura-t-il des odeurs, des débordements dans le ruisseau? Non, bien sûr.

L'article est paru La maire s'est fendue à contre-coeur d'une réunion publique d'information. Les X... en sont sortis encore plus amers. Selon eux, le modèle de station d'épuration choisi est le plus polluant, celui qui vieillit le plus mal. Il ne m'ont pas pour autant remerciée des pistes et des adresses que je leur avais donné pour tenter un ultime baroud d'honneur. La presse est pourrie, comme tout le reste.

Le rédacteur-en-chef n'a pas eu à  retoucher un seul mot de l'article. Toutes les parties étaient citées, il y avait des conditionnels partout, rien ne dépassait de mes opinions. C'est un pro de l'opposant : il gère en  même temps ceux du  projet de centre de tri des ordures, du site d'enfouissement de déchets nucléaires, de diverses stations d'épuration, de l'arrosage agricole, de la déviation. Il a bien connu ceux du TGV. Mais j'ai découvert que la petite presse locale ne craint pas tant que ça l'erreur du journaliste qui provoque un  cinglant droit de réponse des autorités. Publier un droit de réponse du préfet, ça donne du poids, ça relance l'affaire, c'est bien.